L'Ambassadeur Maudit

1 De nouveau sous le soleil

"Monsieur le Ministre, monsieur le Ministre !"

Cornélius Fudge ouvrit les yeux, surpris : en pleine séance du Magenmagot, un importun semblait ne pas trouver mieux à faire que de le réveiller ! Dans le monde de la politique, les gens respectaient en général un nombre assez restreint de principes, parmi lesquels figurait en haut de la liste « ne jamais réveiller un homme politique pendant son travail » aller à l'encontre de cette règle simple était d'une immoralité inqualifiable à ses yeux !

Le vieil homme bedonnant se tourna vers le perturbateur, les paupières encore à demi closes, et le scruta sévèrement : c'était un jeune fonctionnaire au visage mince et carré, vêtu d'un costume impeccable bien que bon marché, probablement un sous-secrétaire d'un sous-secrétariat quelconque.

"Monsieur le Ministre, nous avons un grave problème ! continua-t-il en un chuchotement hystérique. Il faut immédiatement reporter cette séance et nous occuper de cette affaire, ou ça risquerait de nous retomber sur le dos !"

Fudge jeta un coup d'œil morne autour de lui : l'assemblée, comme à son habitude, était en pleine sieste digestive, à part le sorcier en bas des gradins qui débitait d'une voix monocorde et soporifique le programme des mesures politiques à prendre pour pallier au problème de la délinquance chez les jeunes Nés-Moldus (qui s'amusaient apparemment à fumer de la poudre de cheminette et à taguer les balais magiques). Rien ni personne, à part cet imbécile de petit fonctionnaire, n'osait troubler le bon déroulement du débat-monologue.

Le sous-secrétaire d'un sous-secrétariat quelconque s'était approché du mieux qu'il le pouvait du ministre de la magie et tentait désespérément d'attirer son attention. Une vive lueur d'inquiétude était lisible dans ses yeux marron. Presque pris de pitié, Fudge lui adressa un sourire rassurant et se rendormit.

"Monsieur le Ministre !"

L'interpellé sursauta, de même que la moitié du Magenmagot qui s'était subitement réveillée : le sous-fifre avait crié à voix haute. Décontenancé, le sorcier dans la tribune cessa son monologue et tourna un regard ahuri vers l'endroit d'où provenait la voix : c'était inhabituel de se voir interrompu lors d'un débat parlementaire ! En général, personne ne prenait la peine d'opposer une opinion adverse à ce que finissait par décider le ministre à la fin de la séance.

"Quoi donc ? répliqua Fudge, encore à moitié dans les vapes. Le repas est servi ?"

Les membres du Magenmagot salivèrent d'enthousiasme à cette pensée rafraichissante.

"Non, monsieur le Ministre ! Sauf votre respect, monsieur le Ministre, vous devriez immédiatement suspendre cette séance et lever une cellule d'enquête pour régler un gravissime problème d'état !

- Quoi, l'autre con... euh... Vous-Savez-Qui est de retour ? Bah, laissez donc ce brave Dumbledore s'en occuper, il ne demande que ça...

- Non ! Plus grave encore ! Mais je ne peux pas en parler devant l'assemblée, c'est confidentiel...

- Bon, très bien, venez dans mon bureau, se résigna Fudge, peu curieux de se frotter à de nouvelles embrouilles. La séance est suspendue !" déclara-t-il d'une voix forte pour réveiller les politiciens qui somnolaient encore.

"Monsieur le Ministre, C'EST LA CRISE ! hurla le sous-secrétaire en gesticulant de manière erratique sitôt qu'ils furent entrés dans le vaste bureau décoré des tableaux des ministres précédents (qui dormaient tous, sans exception, à poings fermés).

- Wow, wow, on se calme ! rétorqua pacifiquement le ministre. Tout d'abord, asseyez-vous, je vais chercher des biscuits, ça m'a donné faim cette histoire de délinquance des Nés-Moldus...

- Nous n'avons pas le temps, monsieur ! gémit presque le fonctionnaire qui était resté debout et ruisselait de sueur. Ce qui est arrivé, ça dépasse l'entendement... Il faut qu'on réagisse et qu'on règle vite ce problème, sinon on se fera tous lapider par les journalistes et on risquera la révolte !

- Mais de quoi parlez-vous depuis tout à l'heure, enfin ? s'exaspéra Fudge, dépité de ne pas pouvoir manger ses biscuits en paix.

- C'est... c'est... c'est horrible ! Une première ! Du jamais vu !"

Fudge haussa les sourcils en se demandant si son interlocuteur au bord de l'évanouissement n'exagérait pas un tout petit peu. Après tout, il avait déjà dû gérer des situations complexes par le passé : rien que l'année précédente, un énorme basilic avait été découvert dans l'enceinte du seul établissement scolaire magique du pays. Pour éviter que des parents morts d'inquiétude ne déscolarisent leurs enfants, les privant de la merveilleuse propagande pro-Fudge que leur prodiguaient les manuels rédigés avec amour par le ministère, il avait étouffé les tenants et les aboutissants de l'affaire et arrêté le garde-chasse de l'école, certes absolument innocent comme l'avait prouvé le test au Veritaserum mais doté d'une belle tronche de truand qui avait fait impression dans les médias.

"Que s'est-il passé ? demanda-t-il avec impatience.

- Un… un prisonnier s'est échappé d'Azkaban !"

À ces mots, le fonctionnaire livide s'effondra comme une masse sur le sol.

Orpheus Persefson fut aimablement raccompagné vers la sortie de l'aile dédiée aux soins psychiatriques de l'hôpital Ste Mangouste. Pour l'instant, un sourire béat et niais demeurait figé sur son visage, ce qui fit soupirer de soulagement l'infirmière et le guérisseur marchant à ses côtés : après trois semaines passées à le dissuader de mettre tragiquement fin à ses jours, ils avaient de quoi être tous épuisés...

Atteignant la porte de sortie, l'homme de stature moyenne et à la chevelure brune, d'ordinaire bouclée, ridiculement aplatie sur le sommet du crâne, fruit de sa tentative de se peigner, se retourna et agrippa chaleureusement le guérisseur, les yeux pétillants de reconnaissance :

"Merci docteur ! Vous m'avez ouvert les yeux ! Le monde est beau et je mérite d'y vivre pleinement ! Nos séances m'ont énormément soulagé !

- Oui, certes", fit le guérisseur d'une voix blanche, le regard perdu dans le lointain.

Après s'être occupé du cas de Persefson, il se disait que plus rien ne pourrait plus jamais le surprendre. Et il se demandait également s'il n'aurait pas lui aussi à suivre un traitement psychiatrique après toutes les heures passées en compagnie de cet homme…

"Ah, c'est si beau de vivre ! continua Orpheus sans s'apercevoir de l'état déprimé de son bienfaiteur. C'est sûr, je ne tenterai plus jamais de me faire étrangler par un filet du diable ! Ni de boire du produit anti-limaces ! Ni même de me faire dévorer par des scroutts à pétard !

- C'est très bien Orpheus, c'est très bien..."

Une goutte de sueur coulait le long du front du guérisseur : Persefson s'était montré particulièrement inventif en matière de tentatives de suicide au cours des trois semaines passées à l'hôpital, bien qu'aucune de ses méthodes ne s'avéra, par chance, réellement efficace. Mais les infirmières qui s'étaient relayées pour le surveiller avaient frôlé la crise cardiaque à plus d'une reprise...

"Sachez que je me souviendrai toujours de vous, docteur ! Et du fond du cœur, merci !"

Il lui secoua la main chaleureusement et avec véhémence. Le bras du guérisseur, mou comme un chiffon, se contenta de suivre le mouvement. Puis Orpheus répéta l'opération avec l'infirmière, à laquelle d'immenses cernes avaient poussé au cours des dernières trois semaines et qui ne demandait qu'à se trouver un lit et à dormir comme une masse sans avoir à se réveiller toutes les cinq minutes pour l'empêcher de se taillader un organe vital. Lorsqu'il en eut fini des adieux et qu'il se fut éloigné de quelques pas, le guérisseur referma la porte et s'adossa symboliquement contre elle.

"Plus... jamais... souffla-t-il, le visage luisant de sueur. Je crois que je vais changer de métier et devenir dresseur de dragons en Roumanie. Ce sera moins dangereux pour ma santé..."

"Je vais bien, je vais bien, je vais bien, je vais bien" récitait mentalement Orpheus Persefson. "Je vais très bien, le monde est beau, je ne vais pas me jeter du haut de ce pont là-bas... je vais bien, je vais bien, je vais bien..."

Dix minutes s'étaient écoulées depuis sa sortie de l'hôpital psychiatrique. Le soleil de ce début d'été annonçait déjà la canicule à venir et ses rayons créaient des reflets éblouissants sur la surface de la Tamise. Il devait être aux alentours de trois heures de l'après-midi et les rues étaient moins bondées que d'ordinaire, la plupart des gens se trouvant sur leur lieu de travail.

Persefson avait hésité à appeler le Magicobus pour l'emmener chez lui, mais s'était finalement ravisé en se rappelant de la dernière fois qu'il l'avait fait : lors de sa tentative de suicide numéro 257, il s'était allongé sur la route et avait fait le geste pour faire venir le bus magique, espérant se retrouver écrasé. Malheureusement, le véhicule s'était stoppé de justesse, à une dizaine de centimètres de son visage écœuré, et en prime, le conducteur lui avait crié dessus.

Il ferma les yeux et chassa cette pensée attristante, tout en reprenant sa litanie : "je vais bien, je vais bien, je vais bien..."

Il allait faire le chemin à pieds. Et puis, la lumière du soleil était connue pour rendre les gens heureux, non ?

Se remémorant les paroles optimistes et rassurantes qu'il avait entendues de la part du psychiatre, il se focalisa mentalement sur une image apaisante, une fleur dans un vaste champ émeraude, et se représenta ses émotions négatives comme une brise froide qui ne fit que ployer la tige de la plante sans lui faire de mal.

Il était en sécurité, rien ne saurait l'atteindre tant qu'il ne penserait pas à autre chose !

Ainsi coupé du monde extérieur, il traversa sans y prêter attention le pont. Sans remarquer la silhouette éthérée qui était sortie de l'eau boueuse et l'avait pris en filature.

Bernard sortit maladroitement de la vase dans laquelle il était enfoncé depuis quelques heures. Il s'étonna de ne même pas se sentir sale et puant, mais étonnamment léger et serein. Du haut de son Q.I. à deux chiffres, il n'avait pas encore saisi qu'il était mort.

Plus ou moins en flottant, il parvint à grimper sur le haut du pont duquel il s'était jeté la veille. Il s'interrogeait : à quel moment de sa vie avait-il appris à nager, pour s'être sorti aussi aisément de sa tentative de suicide ? Quelque chose clochait, mais il n'arrivait pas à mettre le doigt dessus...

Il était sur le trottoir, à présent. Le soleil brillait haut dans le ciel, mais bizarrement, il n'y avait personne, ni passant, ni voiture, pas même un oiseau ou un chat. Bernard s'ébroua, tentant de chasser la désagréable impression qui s'insinuait dans son esprit...

Puis il le vit, au loin, à une cinquantaine de mètres devant lui : un homme, seul, avec une coupe de cheveux ridicule.

Rassuré par cette présence, Bernard s'élança vers lui. L'homme était vêtu d'un costume gris démodé et élimé et semblait focalisé sur le ciel, comme s'il regardait des oiseaux inexistants. Bernard n'était plus qu'à deux mètres de lui et tendait le bras pour lui tapoter l'épaule.

À ce moment, l'homme s'arrêta.

Orpheus Persefson percevait la présence derrière lui et fermait obstinément les yeux tout en se répétant qu'il allait parfaitement bien. Il espérait que quelqu'un dans la foule, un Moldu, le remarque et tente de lui venir en aide. Il sentait que la mince couche d'optimisme avec laquelle il s'était repeint l'esprit se craquelait, s'écaillait et tombait en poussière.

"Hum... excusez-moi..., dit timidement Bernard. Je... je ne voulais pas vous déranger..."

Il voyait que l'homme devant lui s'était mis à trembler comme une feuille. Il fit retomber son bras pour ne pas le toucher et recula d'un pas ; ses nouveaux sens de fantôme lui indiquaient l'état de profond désespoir dans lequel sombrait cette personne.

Orpheus serra les poings et respira lentement, en se concentrant. La petite fleur dans le champ avait perdu en netteté…

Il ne devait pas replonger, pas après ces trois semaines ! Déterminé à vaincre ses émotions négatives, il se retourna et se retrouva nez à nez avec Bernard.

"Bon. Qu'est-ce que tu veux, mon vieux ? Tu veux discuter un coup ?"

Habitué, il cachait parfaitement son dégoût pour l'apparence du noyé : la peau gonflée et tombant en lambeaux par endroits, les extrémités ressemblant à de grosses limaces immondes et bien évidemment la puanteur abjecte qui se dégageait de lui, mélange de vase, de sucs corporels innommables et de chair en décomposition.

"Euh, commença Bernard, un peu surpris, tout d'abord, pourquoi on est seuls ?

- Ah, ça... Eh bien, comme tu l'as sans doute déjà remarqué, vu l'état de ton corps, tu es mort. Sans doute suicidé, sinon tu ne serais pas resté ici-bas aussi longtemps. Les morts ne peuvent pas interagir avec les vivants, mis à part quelques exceptions comme les fantômes magiques de certains sorciers et les types comme moi, qui servent de... médiateurs, ou d'ambassadeurs, en quelques sortes... "

Bernard avait la bouche grande ouverte, laissant un relent nauséabond s'en échapper et atteindre Orpheus de plein fouet. Le sorcier se boucha le nez avec les doigts, déprimé.

"Mais... mais... mais... quoi ?! J'ai rien compris ! s'écria le fantôme.

- Bof, haussa Persefson les épaules, moi non plus à vrai dire... je me demande toujours pourquoi c'est à moi qu'a échu ce "don"... J'aurais pu avoir une vie normale, une famille, des enfants... À la place de quoi, je me retrouve à papoter avec des fantômes et des Détraqueurs et à suivre des traitements contre la dépression..."

Une larme avait commencé à poindre au coin de son œil. Non, décidément, il ne s'y ferait jamais... Tous ces esprits, témoins de scènes de morts atroces, tous ces Détraqueurs qui n'arrêtaient pas de se plaindre d'avoir des horaires impossibles, et sans parler des gens qui le regardaient d'un air méprisant ou inquiet comme s'il était fou... En ce moment même, des passants moldus s'arrêtaient ou accéléraient le pas en le voyant parler tout seul au beau milieu du trottoir.

Il en avait marre de ces histoires, marre de sa magie, marre de son travail ! Bien sûr, il savait que son rôle était indispensable dans la société sorcière... mais parfois, il avait juste envie de claquer la porte et de partir dans un endroit isolé, où aucun fantôme ni aucun vivant ne viendrait l'emmerder. À l'hôpital, on l'avait placé, au bout de deux semaines et demi de soins infructueux, dans une pièce dont les murs étaient imprégnés de sortilèges pour repousser les esprits. Ça lui avait grandement facilité le quotidien, bien qu'il ait déploré l'absence de liberté de mouvement qui en découlait.

Bernard, pendant ce temps, l'observait sans savoir quoi dire, ému par ses larmes : lui-même avait connu de mauvaises passes dans sa vie, ce qui l'avait d'ailleurs poussé au suicide. Instinctivement, il voulut prendre Orpheus dans ses bras et lui tapoter maladroitement le dos mais se retint en voyant l'état de ses mains, de peur de se faire crier dessus pour lui avoir sali son costume. Avec l'impression d'être de trop, il se dandina sur place, mal à l'aise.

Orpheus finit par reporter son attention sur le fantôme et soupira, apitoyé :

"Écoute, c'est pas de ta faute, je ne t'en veux pas... mais tu sais, côtoyer des suicidés comme toi, ça finit par vous plomber le moral.

- Je... pardon... je ne voulais pas vous faire pleurer...

- Ça ne fait rien... tu t'appelles comment ?

- Bernard.

- Bon, viens avec moi Bernard, tu pourras rester chez moi pendant un moment..."

Le mort s'étonna :

"Mais... je pensais que... enfin, vous savez... ces histoires d'enfer et de paradis... ?"

L'autre haussa les épaules.

"Tu sais, ça change selon les gens... Je ne peux pas vraiment entrer dans les détails, secret professionnel, mais toi tu es typiquement un fantôme du genre qui s'attarde sur Terre pendant quelque temps. À errer. Donc je pense que ce serait plus agréable pour toi si tu venais chez moi, pour avoir quelqu'un avec qui discuter.

- Oh... euh... d'accord... merci !"

Persefson soupira encore une fois avant de se remettre en marche d'un pas pesant, suivi de l'esprit. Il savait pertinemment qu'il n'avait aucune raison d'agir ainsi, à accueillir les âmes des Moldus suicidés dans sa maison comme le faisaient certaines dames avec les chats de gouttière, mais il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir de l'empathie pour eux.

Au fond, ils étaient pareils, Bernard et lui. Bernard avait simplement eu le courage de passer à l'acte...