L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (5)

L'esplanade rocailleuse était bondée : des sorciers et sorcières de toutes les nationalités se pressaient impatiemment dans l'espoir de trouver un endroit confortable d'où ils auraient une bonne vue.

Un homme de taille moyenne et d'aspect assez banal, avec de petites lunettes rondes comme seul trait caractéristique, était parvenu à se faufiler à une place de choix, tout contre les barrières magiques de protection entourant le cercle de quelques dizaines de mètres carrés pour éviter aux touristes de chuter dans le précipice qui s'ouvrait à leurs pieds. La vue était splendide et vertigineuse – probablement splendide précisément parce que vertigineuse – donnant sur un paysage montagneux faiblement boisé et dont les cimes se perdaient dans la brume. La falaise sur laquelle s'agglutinaient les sorciers était à pic et sa base se perdait loin en-dessous, dans la marée sombre d'une forêt de vigoureux épicéas.

L'homme d'apparence ordinaire – qui semblait si ravi et avide de curiosité malgré sa légère nausée due à la hauteur – c'était bien évidemment Jonas Radziejewski, venu ici avec un groupe de touristes par Portoloin pour contempler de ses propres yeux la fameuse Réserve Naturelle, dans laquelle il avait pour ambition de travailler. Deux accompagnateurs, un homme et une femme, chacun sur un balai, disposés de part et d'autre du groupe, échangeaient quelques brèves instructions par signes, probablement dans le but de décider qui allait parler. Finalement, ce fut la femme qui eut la priorité. Elle commença :

« Mesdames et messieurs, nous voici donc à l'orée du territoire du célèbre Cornelongue roumain, espèce endémique de notre beau pays. En général, il sort chasser environ un jour sur deux, aux alentours de midi : avec un peu de chance, vous aurez l'opportunité de l'apercevoir aujourd'hui ! Veuillez, je vous prie, vous montrer patients.

« Et pas de craintes, enchaina l'homme. S'il ne sort pas de sa caverne aujourd'hui, une nouvelle visite est programmée pour demain : les places seront à moitié prix pour ceux qui ont payé leur ticket aujourd'hui ! »

Un léger brouhaha s'éleva de la foule, certains s'indignaient de ce manque de précisions, tandis que d'autres leur rétorquaient qu'on ne pouvait pas commander à la nature, et encore moins à des créatures aussi libres et indépendantes que les dragons.

Un homme à la barbe blonde se tourna vers Jonas, qui se tenait juste à côté, et lança, mi-amusé, mi-irrité :

« C'est la troisième fois cette semaine que je me paye une place, et j'ai toujours rien vu… Je ne critique personne, mais à tous les coups, cette visite guidée c'est un sacré attrape-couillons !

« Vous savez, rétorqua paisiblement l'ex-médicomage, le Cornelongue a un métabolisme assez lent : en général, on estime qu'un ou deux moutons par semaine suffisent à un adulte pour se maintenir en vie. Ainsi, il est normal qu'il ne sorte que très rarement de sa tanière…

« Ha, vous avez l'air de vous y connaître, vous ! rit l'homme barbu, sans que Jonas n'arrive à distinguer s'il s'agissait ou non d'un sarcasme. Vous êtes Anglais, n'est-ce pas ?

« En effet, s'étonna Radziejewski.

« J'en étais sûr. C'est votre posture, là, toute droite, toute polie…, expliqua l'autre avec un clin d'œil connaisseur. Je suis Yougoslave… enfin, Slovène maintenant, mais j'ai déjà été en Angleterre, se confia-t-il. Très beau pays. Un peu pluvieux à mon goût, mais très joli. Surtout les monuments, là…

« Le Big Ben, par exemple ? fit Jonas, histoire de reprendre la conversation.

« Ouais… nan, je parlais pas que de ça… Votre Chemin de Travers, ou de Traverse, je sais plus. Avec la plus grande banque gobeline d'Europe…

« Aah, Gringotts !

« Ouais, sacrée baraque ! Ha ha ! Paraît que les voleurs y font pas long feu ! Et en parlant de feu, paraitrait même qu'ils ont un dragon…

« Quoi, à Gringotts ? s'étonna Jonas en fronçant les sourcils.

« Ouais, parfaitement ! acquiesça le Slovène.

« Sûrement des légendes urbaines…

« Hmmm, possible… »

L'inconnu caressa sa barbe pendant quelques instants avant de reprendre :

« N'empêche, ces dragons… ça doit être passionnant à étudier. J'y ai songé dans ma jeunesse - un beau métier, que d'être dragonnier, quoiqu'un peu dangereux certainement… J'imagine que ça a aussi dû vous passer par la tête, je me trompe ?

« Non, je… je l'ai aussi envisagé, secoua Jonas la tête, hésitant à dire la vérité au touriste Slovène. C'est sûr, les dragons, c'est fasci… Oh, regardez ! » s'interrompit-il en écarquillant les yeux.

Une aile immense, formée de peau verdâtre tendue entre de longues griffes cuivrées, ridée et trouée par endroits, avait claqué contre l'air, envoyant de grands remous vers le groupe de sorciers attroupés poussant de petits cris d'exclamation. La tête de l'animal venait également d'apparaître, jusque là cachée par l'aile : un crâne encadré de deux formidables cornes dorées sur les côtés, chacune longue d'au moins deux mètres, effilées et mortellement tranchantes à leur extrémité. Le reste du museau, mesurant à peu près la longueur d'un homme adulte, se composait de plaques écailleuses vert sombre à reflets cuivrés, protégeant des gencives hérissées de dents larges et jaunâtres surplombées d'un petit œil brillant et farouche, jetant de temps à autre un regard craintif aux touristes surexcités.

La majestueuse apparition du Cornelongue roumain ne dura que quelques secondes : effrayé par la présence d'êtres humains, le fantastique animal poussa un grondement caverneux avant de faire subitement claquer ses ailes interminables et, en deux ou trois battements titanesques, s'éclipser de la profonde vallée, faisant fouetter dans son sillage sa longue queue hérissée d'épines dorées comme pour dissuader d'éventuels poursuivants.

Cela suffit cependant à Jonas pour demeurer bouche bée, figé sur place la mâchoire ouverte.

« Eh ben, on a eu un sacré coup de bol on dirait ! s'exclama son voisin après que le dragon ait complètement disparu de leur champ de vision. Ils en ont pas l'air, mais ils sont vachement farouches, ces dragons ! J'aurais jamais cru voir s'échapper en si peu de temps un animal de cette taille !

« Les Cornelongues ont pendant longtemps été victimes de braconnages, expliqua Jonas d'un air absent, encore bouleversé par la fabuleuse vision qui lui avait été offerte. Celui-ci était une femelle âgée, probablement de deux ou trois cent ans : elle a sans doute dû assister à la chasse de nombre de ses semblables, à l'époque où c'était encore permis par la loi. Elle a peur des humains.

« Dites donc, vous vous y connaissez vraiment, vous ! commenta le Slovène, l'air surpris. C'est presque à croire que vous êtes draconologue !

« Oui… en fait, je compte le devenir, confia Radziejewski à mi-voix.

« Aaah, j'en étais sûr ! le coupa presque l'homme barbu. Un Anglais dans le coin, par les temps qui courent, ça ne peut qu'être un vrai passionné de dragons ! »

A cette dernière phrase, l'ex-médicomage sursauta, comme sorti d'un rêve, et reporta toute son attention sur son interlocuteur : le ton sur lequel ce dernier l'avait dite était très subtilement différent de ses anciennes répliques enjouées et insouciantes, comme s'il voulait l'amener à lui donner des informations. Pour beaucoup, ce changement d'attitude serait passé parfaitement inaperçu, mais pour un psychomage, le contraste était très net : Jonas savait très bien détecter les nombreuses méthodes de persuasion ou de manipulation, souvent utiles à connaître lorsqu'on avait affaire à des criminels mentalement perturbés ou au contraire à d'anciennes victimes soumises ou non à l'Imperium. Comme tout psychomage de sa génération, il avait participé aux diagnostics psychiatriques des collaborateurs de Voldemort après sa chute lors de leurs procès en justice.

« Que voulez-vous dire exactement… ? Qui êtes… »

Mais avant d'avoir pu formuler ses questions, Jonas fut interrompu par les injonctions des deux guides accompagnateurs, appelant les visiteurs à se regrouper autour de Portoloins pour revenir en ville. L'homme à la barbe blonde avait disparu de son champ de vision.

Toute cette désagréable situation lui remit en mémoire la discussion de la veille avec la femme dragonnière…

Il en oublia la joie et l'émerveillement éprouvés à la vue du dragon.