L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (16)

« Eh, Ra-machin… R'garde c'que j'ai trouvé dans la poche d'un gars vachement louche, c'matin… »

Radziejewski rattrapa avec difficulté la flasque que Greg venait de lui lancer nonchalamment depuis son fauteuil improvisé parmi une pile de papiers administratifs périmés.

« Euh… qu'est-ce que c'est ? Et… attends... depuis quand tu fouilles dans les poches des gens ?!

« Depuis que mes parents m'ont largué à la rue, quelle question ! ricana cyniquement l'adolescent.

« Ah… désolé…

« Ouais, t'inquiète, d'puis le temps j'ai eu l'temps de l'digérer. Et c'qu'il y a là-d'dans ? Bah, à toi de d'viner, t'as fait des études, nan ? »

Jonas fronça les sourcils et dévissa le bouchon. Le liquide était d'une couleur jaunâtre, comme du pus, et l'odeur était en accord avec l'apparence. Un peu dégoûté par ce qu'il faisait, l'ex-médicomage en versa précautionneusement une goutte sur l'extrémité de sa baguette et marmonna un sort d'identification.

Quelques secondes s'écoulèrent, puis les pulsations magiques se répandirent dans son bras droit. Il sursauta lorsqu'il les reconnut : sisymbre, polygonum, sangsues, chrysopes, peau de serpent du Cap, corne de bicorne, cheveu humain.

« C'est du Polynectar ! s'exclama-t-il, effaré.

« Ouais. Louche, hein ?

« Comment… comment en as-tu eu… ?

« J'te l'ai dit, j'l'ai fauché à un type.

« Un type ?

« Ouais, un gars du genre louche. Il me suivait partout, depuis quelques jours… j'ai remarqué qu'il buvait tout l'temps dans sa flasque, j'ai voulu le faire un peu flipper en la lui fauchant, j'croyais qu'c'était d'l'alcool… Et c'était ça, du Polynectar.

« Un homme t'a suivi ? s'inquiéta Jonas. Pourquoi n'as-tu rien dit à Irina… ?

« La chtarbée n'a pas à tout savoir de ma vie, marmonna Greg entre les dents. J'peux m'démerder tout seul. J'suis plus un gosse. »

Puis, alors qu'il s'apprêtait à partir, il se retourna vers Radziejewski, un air suppliant inhabituel dans ses yeux gris.

« Tu vas pas lui dire, hein ? J'veux m'débrouiller tout seul, pas envie qu'elle vienne me changer les couches !

« Je ne lui dirai rien, ne t'en fais pas », fit Jonas d'un ton qui se voulait rassurant.

Mais cela sembla suffire au petit adolescent, car il se contenta de hocher la tête et sortit de l'appartement sans faire de bruit.

Jonas secoua la tête et se frotta les paupières du poing, fatigué. Son mal de crâne, insidieux, était toujours présent, et semblait même s'être imperceptiblement aggravé. Il se forçait à surveiller constamment sa montre, de peur qu'il se mette à perdre la notion du temps, premier signe précurseur de nombreuses maladies psychiques ou neurologiques. Il mesurait aussi souvent sa température – pour le moment normale, contrairement à ce qui lui semblait : il avait constamment l'impression d'être tour à tour brûlant ou frigorifié, comme s'il avait de la fièvre.

Pourtant, personne ne semblait avoir remarqué un quelconque changement chez lui, à part qu'il avait légèrement maigri – ce qui n'était pas étonnant, vu ce qu'Irina Hori lui faisait subir quotidiennement ! Son mal de tête semblait n'être… que dans sa tête, justement. Et c'était précisément cela qui l'inquiétait : aucune documentation n'existait sur les effets secondaires de pratique de Légilimancie sur un dragon, il était sans doute le premier à l'avoir expérimenté !

Et à présent, à tous ces soucis s'ajoutait cette mystérieuse flasque de Polynectar accompagnée du refus de Greg d'en parler à sa tante adoptive… Jonas ne voulait pas trahir la confiance que le jeune homme lui avait témoignée, mais il avait peur pour lui. Il ne doutait pas de ses capacités à se défendre – il l'avait vu à l'œuvre avec sa baguette magique à plusieurs reprises et devait admettre que le gamin était remarquablement doué, rapide et réactif ! Jamais auparavant il n'avait vu de cas dans son genre, en Angleterre : nul doute que Gregor deviendrait un grand sorcier, peut-être encore plus fort qu'Irina !

Cependant, sa conscience ne pouvait supporter l'idée qu'il puisse lui arriver quelque chose par sa faute, parce qu'il aurait négligé d'informer Hori de la présence de cet individu buvant du Polynectar aux trousses de son neveu adoptif. C'était un dilemme moral assez complexe, et Jonas doutait fortement qu'il puisse le résoudre en quelques heures.

Il finit par prendre la résolution de veiller lui-même – discrètement, bien sûr – sur la sécurité de Greg, malgré son travail éreintant et chronophage. Son don en Légilimancie pouvait s'avérer utile dans cette situation : les émotions des gens transparaissaient sur leurs visages sans même qu'il n'ait besoin d'avoir recours à la magie, si jamais un individu suspect venait à s'approcher de Gregor en sa présence, il le verrait tout de suite.

En attendant, l'ex-psychomage devait ramasser toutes les affaires nécessaires à sa tâche dans l'appartement d'Irina et venir la rejoindre par transplanation près de l'Enclos protégé par le dôme magique. Ils s'occupaient des dragonneaux depuis quelques jours maintenant, Jonas essayant de déterminer les meilleures conditions pour que ceux-ci puissent grandir en toute quiétude sans séquelles ou névroses à l'âge adultes, comme cela arrivait parfois aux animaux en captivité.

ooooo

« Ah, t'es là le Rosbif ! »

C'était Erwan, le jeune sorcier français, qui s'approchait à grands pas, un immense sourire aux lèvres. Sans lui accorder plus d'attention, Jonas répliqua du tac-au-tac :

« Bien le bonjour, frog eater. Que veux-tu ? »

C'était la norme chez les dragonniers, originaires du monde entier, de s'insulter systématiquement en guise de salut. Jonas, naturellement doté d'une politesse excessivement guindée, avait fini par s'y faire, las de l'attitude moqueuse de ses compères à son encontre. À présent, il se pliait à ce petit jeu avec amusement, presque plaisir.

Le Français s'approcha pour se placer à côté de lui, et mieux pouvoir observer ce qu'il faisait : l'ex-psychomage était occupé à essayer d'attirer l'attention d'un bébé Magyar à pointes sur une sorte de boîte transparente, percée de quelques ouvertures, au centre de laquelle on pouvait distinguer un morceau de viande de mouton, la nourriture préférée de beaucoup de jeunes dragons.

Le dragonneau, installé sur la table où était assis Jonas face à la boîte, vociférait à sa manière en crachotant, en sifflant désagréablement et en émettant des petits crissements impatientés la présence de la viande dans la boîte, hors de sa portée, l'enrageait, et il voulait le faire comprendre à ces maudits humains qui s'amusaient à le torturer psychologiquement de la sorte.

« Ça donne quelque chose ? questionna Erwan, intrigué et intéressé par le dispositif.

« Malheureusement, pas encore, soupira Jonas. J'ai vu des Moldus évaluer l'intelligence de certains oiseaux de la sorte : les corbeaux et les perroquets finissent toujours par comprendre qu'il faut prendre un bâton ou un autre objet allongé pour le faire passer dans le trou sur le côté et faire tomber la nourriture, qui roule ensuite par l'ouverture en bas de la boîte. Mais le dragon n'a pas encore l'air d'y avoir pensé…

« Pourquoi utiliser des techniques moldues ? s'étonna un peu le Français.

« Je préfère ne pas risquer utiliser de la magie sur des animaux aussi jeunes, cela pourrait perturber leur développement, expliqua l'ex-psychomage. Ce test me permettra simplement de déterminer l'évolution de l'intelligence chez les dragons : là, j'ai pris un bébé de quelques semaines. Le prochain sera un jeune de presque un an. Bien sûr, avec un adulte une telle expérience ne serait pas concluante – il cramerait la boîte et le bâton qui va avec – mais à partir des données sur le développement des capacités cognitives chez d'autres animaux en fonction de leur âge et de leur longévité, cela pourrait permettre d'évaluer approximativement le niveau intellectuel d'un adulte. »

Les sourcils haussés, le Français hochait la tête, assimilant ces informations.

« Eh ben ! fit-il, impressionné. Je te souhaite bon courage, ça risque d'être barbant ! »

Et il tourna les talons – un peu précipitamment, probablement peu désireux de se trouver dans les parages au cas où Jonas aurait besoin qu'il l'aide dans ses calculs. Ce dernier eut un rictus moqueur au départ du Français : il était encore jeune, il était certainement devenu dragonnier pour vivre des aventures palpitantes et dangereuses aux côtés de ces reptiles fantastiques, et non rester prostré de longues heures en prenant des notes. C'était assez drôle de le voir se rendre compte avec horreur ce que représentait réellement la recherche expérimentale !

Malheureusement, peu de sorciers avaient de véritables mentalités de scientifiques lorsqu'il s'agissait des créatures fantastiques – et ce, particulièrement en Europe de l'Ouest et en Angleterre. Le seul chercheur en magizoologie britannique mondialement reconnu était Newton Scamander, dont les travaux descriptifs avaient eu le mérite d'attirer l'attention sur la diversité des espèces magiques et sur l'ignorance générale planant autour de leur mode de vie et de leur comportement. Des décennies après la publication de ses livres, pourtant, les recherches n'avaient quasiment pas progressé. Radziejewski, en tant que Né-Moldu, était bien placé pour savoir que la science moldue dans ce domaine avait presque deux siècles d'avance sur celle des sorciers et s'en désespérait. Il était grand temps d'y remédier…

Pendant ce temps, le dragonneau sur la table avait tenté de passer son museau à travers l'une des ouvertures, alléché par l'odeur envoûtante de la viande celle-ci était cependant trop étroite. Piaffant d'agacement, l'animal fusilla le chercheur du regard en le menaçant de ses dents minuscules, ce qui fit sourire l'humain, attendri.

L'expérimentateur écrivit quelques mots sur son carnet de notes. L'animal n'avait peut-être encore jamais été confronté à un problème de ce type : la phase A du test – consistant à laisser le dragon trouver par lui-même la solution – avait échoué, l'ex-psychomage décida de passer à la phase B.

Matérialisant une illusion magique ayant vaguement l'aspect du tronc d'un dragonneau autour de son poignet, il se saisit du bâton et l'inséra dans l'ouverture pour pousser le morceau de viande avec. Avant que le Cornelongue n'ait eu le temps de s'en saisir, il l'attrapa et le dissimula dans son poing, donnant l'impression que son illusion l'avait avalé. La phase B consistait à tester les capacités d'apprentissage à court terme et de mimétisme.

Cependant, après avoir remis la viande dans la boite, Jonas vit que le dragonneau s'entêtait à cogner contre les parois transparentes sans même songer à imiter son « ainé » produit magiquement. La phase B ne semblait pas non plus concluante.

Radziejewski laissa encore environ cinq minutes au reptile ailé, avant de décider de laisser tomber l'expérience avec lui. Ce bébé maladroit et hargneux n'y arriverait pas, de toutes évidences. Cela ne voulait cependant pas dire que les dragons étaient stupides : au contraire, beaucoup d'espèces intelligentes avaient des petits particulièrement patauds et peu autonomes, dont le cerveau mettait encore du temps à se développer.

Délicatement, Radziejewski prit le dragonneau dans ses bras gantés et l'emporta dans son nid, après lui avoir quand même donné le morceau de viande pour le récompenser de ses efforts. Presque aussitôt qu'il fut remis dans son habitat, le petit se roula en boule et s'endormit.

Bien, il allait à présent réitérer l'expérience avec d'autres dragons de son âge pour avoir un groupe significatif. Une cinquantaine devait suffire. Celui-là, c'était déjà le neuvième.

Il avait du boulot…