L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (12)

Jonas se frotta les yeux et soupira longuement : son mal de tête, au lieu de s'atténuer, ne faisait qu'empirer depuis quelques jours. Il s'était fait une rapide auto-évaluation magique, pour vérifier que son cerveau ne souffrait d'aucune lésion, caillot sanguin, tumeur ou autre problème d'ordre physiologique : cela n'avait rien donné. La gêne causée par la douleur n'était pas suffisante pour qu'il s'en inquiète outre mesure, mais il avait l'intuition qu'il se tenait sur le fil d'un rasoir, risquant de basculer à tout moment. Cela était très difficile à admettre pour un psychiatre, mais il sentait qu'il avait perdu un peu de sa stabilité psychique et qu'une situation de stress trop intense risquerait de le faire déraper. Il devait se montrer prudent…

L'ex-médicomage se retourna en entendant le bruit de pas – désormais familier – de sa directrice de stage. Elle l'avait emmené dans la Réserve, comme tous les jours depuis le début de son apprentissage pratique, et faisait à présent les cent pas le long du domaine non loin de l'endroit où ils venaient de transplaner : un dôme magique répulsif, luisant d'une teinte rouge rosée, né de l'association d'un sortilège Repousse-Moldus, d'un Hominum Revelio, d'un sort d'isolation thermique et d'une magie de protection qui envoyait une décharge dans quiconque aurait tenté de pénétrer le dôme sans permission.

La permission, ils ne l'avaient pas encore. La zone était très sécurisée : à chaque fois qu'un draconologue désirait entrer, il devait renouveler son droit de passer et faire vérifier sa baguette et son identité. Hori commençait doucement à s'impatienter de leur attente :

« D'habitude, ça ne leur prend que quelques minutes, sauf que cette fois-ci, tu es avec moi…

« Ils se méfient de moi…

« Quelle bande de crétins ! Si t'avais été un mage noir, j't'aurais déjà renvoyé six pieds sous terre ! »

Jonas sourit, touché par la confiance que lui accordait la dragonnière : elle l'exprimait à sa manière un peu bourrue, mais elle avait de l'affection pour lui et semblait prête à le défendre face à ceux qui ne lui croiraient pas.

« Je n'en doute pas une seconde…

« Comme si ces imbéciles me connaissaient pas assez pour le savoir, depuis le temps !

« Madame Hori ? Monsieur Raski ? » retentit une voix féminine derrière eux.

Ils firent volte-face comme un seul homme. Une jeune sorcière à la peau sombre et aux cheveux ébène, vêtue d'une jolie robe noire, leur souriait juste devant le dôme. Hori racla sa gorge, priant pour que l'employée ne l'ait pas entendue, tandis que Radziejewski saluait poliment la jeune femme.

« Veuillez présenter vos baguettes pour examen, je vous prie », reprit l'employée d'une voix chantante.

Ils s'exécutèrent. La jeune femme murmura quelques mots en pointant sa propre baguette sur les leurs, ce qui fit apparaître des volutes orangées semblables à des flammes autour de celle d'Irina et déclencha un faible sifflement crépitant émis par celle de Jonas. C'était la réaction magique propre à chacune de leurs baguettes respectives.

« J'imagine sans peine que ça provient d'un dragon, à l'intérieur, glissa discrètement Radziejewski à sa voisine en désignant la baguette de celle-ci du menton.

« Figure-toi qu'étonnamment, non, sourit moqueusement la dragonnière. C'est une griffe de snallygaster – un bestiau que je connaissais bien, puisque je la lui ai prise moi-même ! »

Radziejewski fut surpris.

« Un… mais ça vit en Amérique, non ?... »

Pendant ce temps, l'employée venue vérifier leur identité était en train de visionner les derniers sortilèges lancés par leurs baguettes – principalement de la magie domestique, puisqu'ils n'avaient pas quitté leurs appartements respectifs depuis presque deux jours. Rien de bien compromettant.

« C'est pas ma première baguette, expliqua Hori. J'ai fait un voyage aux Etats-Unis, c'est là-bas que j'ai décidé de changer…notamment parce que l'ancienne s'était cassée.

« Elle s'était cassée toute seule, bien évidemment, ironisa Jonas.

« Tu me connais, je suis si soigneuse avec mes affaires !

« Très bien, madame Hori, monsieur Raski, vos baguettes sont enregistrées, intervint alors la jolie employée. Je vous prie de me suivre. »

Elle tourna les talons, faisant ainsi face au dôme magique, et tapota ce dernier de sa propre baguette. Le dôme frémit, ondula comme un fluide et finit par former un trou circulaire là où la sorcière l'avait touché, qui s'agrandit lentement avant d'être suffisamment large pour laisser passer une personne. L'employé pénétra la première, les deux draconologues lui emboitèrent le pas.

« Quant à la tienne, reprit Hori la conversation aussi discrètement qu'elle n'avait débuté, c'est du tilleul, si je ne m'abuse ?

« Quoi, vous arrivez à reconnaître le type de bois rien qu'en le voyant ? Vous auriez dû faire fabricante de baguettes, pas draconologue, la nargua l'ex-psychomage.

« J'ai raté ma vie apparemment, siffla non moins sarcastiquement la dragonnière. Ouah, regarde-moi ça ! Si ce n'est pas adorable ! »

Elle pointa du doigt un bosquet un peu plus loin, qui semblait être le centre d'une grande agitation. Jonas ne parvint pas à discerner quoi que ce soit d'autre à cette distance ; mais voilà qu'Irina s'élançait dans la direction désignée, laissant son apprenti et l'employée de sécurité loin derrière elle.

Jonas songea à s'excuser du comportement de sa directrice de stage auprès de la jeune sorcière aux cheveux noirs, mais se ravisa : haussant les épaules, il se dit que ce n'était pas à lui de réparer les bourdes de sa patronne, qu'il ne devait certainement pas contracter cette mauvaise habitude de crainte que plus tard, il ne lui serve plus qu'à ça. Il n'était pas sa nounou ni son responsable, Irina était adulte et parfaitement capable de faire face aux conséquences de ses actes. L'ex-médicomage se contenta donc de saluer un peu nerveusement la sorcière, qui lui adressa un vague sourire, davantage préoccupée par le fait qu'elle venait de perdre Irina Hori de vue, et il emboîta le pas à sa directrice de stage, suivi de près par la jeune femme qu'il venait de quitter.

« Vous n'êtes pas autorisé à vous balader librement dans l'Enclos, l'informa-t-elle d'une voix essoufflée au bout de quelques dizaines de mètres. Je suis censée vous surveiller.

« Mais vous surveillez tout autant madame Hori, que je sache ? répliqua Jonas, continuant à marcher à grands pas vers le bosquet.

« Madame Hori est draconologue, elle est normalement autorisée à entrer ici même sans permission, expliqua l'employée. Vous, en revanche…

« Ne vous inquiétez pas, je ne compte pas m'enfuir. Je vais juste la rejoindre », la rassura l'ex-psychomage.

Il pressa cependant le pas en plissant les yeux, soucieux de voir ce qui pouvait bien se passer dans ce bosquet des sous-bois.

Il finit par apercevoir les auteurs de toute cette agitation, visible même de loin : environ cinq ou six sorciers se tenaient accroupis en cercle, sautant en arrière de temps à autre, l'air concentrés sur ce qui semblait être un petit animal pas plus gros qu'un chat au milieu d'eux. Madame Hori venait tout juste d'arriver parmi eux : elle était facilement reconnaissable à son large chapeau.

En s'approchant encore davantage, Jonas compris que ce n'était pas un chat, au milieu de tous ces sorciers. Notamment lorsque le présumé « chat » cracha un tout petit jet de flammes, à peine plus impressionnant que le feu d'un briquet mais suffisamment soudain pour faire sursauter le sorcier se tenant accroupi juste devant lui.

Un bébé Cornelongue roumain.

Jonas n'était plus qu'à vingt mètres de la scène, et il entendait très distinctement les paroles que s'adressaient les six dragonniers entre eux. Il semblait que le petit dragonneau s'était échappé de son nid et avait décidé de partir à l'aventure dans l'immense Enclos magique dans lequel ils se trouvaient tous. Les sorciers tentaient depuis plus de deux heures de le rattraper pour le ramener à la pouponnière, mais le nouveau-né avait déjà sale caractère ! Il poussait des piaulements à fendre le cœur, tout en exhibant sa petite gueule ornée de minuscules dents blanches et fragiles, espérant faire fuir ses harceleurs.

« Oh Seigneur, j'espère qu'ils réussirons à le capturer, chuchota l'employée à présent arrivée au niveau de Jonas, une moue inquiète et un peu dégoûtée au visage. Un dragon en liberté… ça fera scandale si jamais l'administration vient à le découvrir !

« Il est tout petit…, rétorqua l'ex-psychomage à mi-voix. Et si inoffensif… »

Le dragonneau avait une nouvelle fois tenté de brûler vif un de ses assaillants, sans grand succès : il put tout au mieux toussoter un petit nuage de fumée noire, ponctué d'un bêlement contrarié.

« Inoffensif ?! Vous n'avez pas vu ce à quoi il ressemblera dans un mois ou deux ! Ce sera un monstre, une vraie bête sauvage assoiffée de sang ! Croyez-moi, ces dragons doivent être surveillés de très près, sinon ils sèmeront la panique à travers tout le pays ! »

L'employée de sécurité, de toutes évidences, n'était absolument pas attendrie par le tableau du frêle reptile ailé tentant tant bien que mal de se tenir debout sur ses pattes flageolantes – contrairement à Radziejewski, complètement sous le charme de l'adorable créature.

« Radj ! s'écria soudain une voix familière dans sa direction. Arrête un peu de glander, et viens ici nous aider ! »

Le draconologue novice tressaillit, tiré de sa contemplation : Hori faisait de grands gestes de son long bras, lui indiquant qu'il ferait mieux de venir la rejoindre s'il tenait à son épiderme.

Il jeta un coup d'œil en biais à la jeune sorcière aux cheveux noirs, qui se tenait les bras croisés et les sourcils froncés, réfléchissant à ce que préconisait le règlement dans ce genre de situation, et fit mine d'aller vers les autres dragonniers. Il s'arrêta au bout de trois pas puis, voyant qu'elle ne lui disait rien, il accéléra l'allure et fut bientôt aux côtés d'Irina Hori, qui conversait en hongrois avec son voisin.

« Il dit que le bébé est paniqué, finit-elle par traduire à son apprenti lorsqu'elle eut fini. Il faut d'abord réussir à le rassurer, à le calmer, avant de pouvoir faire quoi que ce soit… On risque de le blesser si on lui lance un Stupéfix, il est encore trop jeune pour résister à ce genre de magie.

« Les lésions seraient permanentes, acquiesça un autre dragonnier, coiffé d'une chapka et avec un fort accent slave, qui les avait écoutés. Nous devons le mettre en confiance, le convaincre de nous suivre jusqu'à son nid…

« Merci du conseil, Andrej, grommela un troisième sorcier, un Américain étant donné ses vêtements semblables à ceux des Moldus (les sorciers Américains étaient connus pour ça : ils s'habillaient couramment comme les Moldus pour ne pas attirer leur attention).

« C'est ce qu'on essaye de faire depuis tout à l'heure ! se lamenta un jeune homme brun dont l'accent à couper au couteau traduisait son origine française ou suisse. Pas moyen de lui faire comprendre…

« C'est un dragon, pas un chien, ricana l'Américain.

« Et alors ? Il n'en est pas moins intelligent !

« Tu peux expliquer au chien de t'écouter parce qu'il est conscient de ta supériorité. Un dragon, par contre…

« C'est encore un nourrisson ! rétorqua le dénommé Andrej. Il est trop faible pour voler !

« Il est peut-être déjà conscient de sa force future ? argumenta le Hongrois à côté de madame Hori.

« C'est sûr que si vous continuez à gueuler, il va vachement se calmer ! intervint cette dernière, lassée de leur dispute. Fermez-la un peu, prenez donc exemple sur Riri ! »

Et elle désigna le cinquième dragonnier, silencieux jusqu'à présent, qui se tenait un peu à l'écart. Il était petit, rondouillet et presque chauve, et ses étroits yeux bleus étaient aussi transparents et innocents qu'un lac d'eau pure. Il ne sembla pas spécialement enchanté que la conversation se déporte sur lui, et agita ses mains devant son visage en signe de dénégation.

« Riri est muet, protesta nerveusement le jeune Français.

« Eh, on stigmatise pas les handicapés, le reprit très sérieusement l'Américain.

« Hori, si c'était juste pour nous faire chier, t'aurais pu rester dans ta piaule, maugréa le voisin hongrois de la dragonnière. Et puis, laisse Riri en dehors de ça, tu veux bien ? Lui, il peut pas t'insulter en retour…

« Va t'amuser ailleurs, tu veux bien ? » renchérit Andrej.

Hori mit ses mains sur ses hanches, pendant que le petit dragon continuait à piailler de plus belle et s'efforçait à présent de mordre le pantalon de l'Américain qui dut reculer de justesse en jurant.

« Alors, c'est comme ça que ça se passe ?! s'exclama-t-elle, faussement indignée. J'arrive pour vous sortir de la merde dans laquelle vous vous êtes mis vous-mêmes, et tout ce que vous trouvez d'intelligent à dire, c'est de me renvoyer chez moi d'un ton condescendant ? Quelle bande de machos… dire que j'ai cru aux progrès du féminisme !

« Ah parce que t'étais une femme ? s'étonna moqueusement le Hongrois. Toutes mes excuses, madame, votre doux parfum de bouses de dragons m'a certainement induit en erreur à votre sujet ! »

Et il tira une profonde révérence jusqu'à toucher le sol de son gros nez rougeaud, sous les ricanements goguenards d'Andrej et de l'Américain.

Le jeune Français, en revanche – qui venait tout juste d'éviter une flamme un peu plus puissante que d'habitude émise par le dragonneau – sembla sincèrement perturbé.

« Attendez, bégaya-t-il, vous êtes…vraiment… une femme ?! »

Ses grands yeux marron étaient écarquillés de stupeur et sa bouche s'entre-ouvrit de quelques centimètres, lui donnant l'air parfaitement idiot.

« Quel débile, marmonna la concernée, tandis que les autres se retenaient de se frapper le front contre un arbre. Eh, fais gaffe quand même, le mangeur de grenouilles ! » ajouta-t-elle lorsque le dragon, qui avait visiblement une dent contre le Français, sauta pour s'agripper au bas de sa cape violette, la déchirant au passage.

Le jeune homme poussa un cri très peu viril et sautilla sur place, tentant de se débarrasser du reptile hargneux qui ne semblait pas prêt de lâcher sa prise et ronronnait de satisfaction, emmitouflé dans le vêtement de laine à présent percé de trous et de traces de brûlures.

« Akos ! » cria Hori à l'attention de son voisin.

Elle était la première à réagir. Akos, son voisin, imita immédiatement son mouvement lorsqu'elle l'interpella : ils se précipitèrent vers le Français comme un seul homme et, tandis qu'elle découpait magiquement d'un geste ample mais précis le bas de la cape violette du sorcier, le Hongrois réceptionnait le jeune animal dans ses bras revêtus de gants en peau de dragon. Les autres présents sur la scène eurent à peine le temps de cligner des yeux.

« Ça y est, je le tiens ! se vanta triomphalement le dénommé Akos. Arrête de remuer, sale bête… »

Sa situation actuelle déplaisait fortement au dragonneau : il couinait, vociférait, crachotait des nuages de fumée ardente et se tortillait comme un serpent pour tenter d'échapper à la prise experte, mais délicate pour ne pas le blesser, du dragonnier. De toutes évidences, le Hongrois allait bientôt devoir le lâcher et tout ce cirque recommencerait…

Jonas, qui jusque là n'avait fait qu'assister à la scène en retrait, décida alors de passer à l'action : fendant le petit attroupement formé par les dragonniers autour d'Akos pour tenter de vainement raisonner la créature, il leur fit doucement signe de s'écarter un peu et sortit sa baguette. Le dragonneau fut un peu moins paniqué en voyant que tous ces humains s'étaient éloignés, mais fixa d'un air méfiant le nouvel arrivant.

Simplement grâce à son attitude calme et silencieuse, Jonas l'avait déjà un peu apaisé, mais le jeu était encore loin d'être gagné. D'un geste suffisamment lent pour ne pas paraître agressif et suffisamment rapide pour ne pas avoir l'air suspect, il releva sa main droite et pointa sa baguette sur Akos, qui lui adressa un regard surpris et ouvrit la bouche pour le questionner sur ses intentions. Jonas le rassura cependant d'un hochement de tête, et murmura son incantation. Il était conscient de l'atmosphère tendue qui s'était abattue autour de lui : à part madame Hori, aucun des dragonniers présents ne le connaissaient, et ils étaient encore plus méfiants vis-à-vis de lui que le bébé dragon. Il ne put s'empêcher de soupirer de déception lorsqu'il sentit que même Irina, se tenant à un mètre de lui, avait sa main sur sa baguette, prête à l'arrêter à tout moment.

Elle ne lui faisait toujours pas confiance.

Reprenant malgré tout ses esprits, il finalisa l'enchantement et entendit des exclamations de surprise étouffées derrière lui : il venait de créer une Illusion magique, suffisamment réaliste pour parvenir à impressionner les dragonniers peu familiers de ce genre de sorts contrairement à lui.

Akos n'avait à présent plus forme humaine : il était devenu un Cornelongue de près de deux mètres de haut, tenant lové entre ses pattes avant le petit, qui le fixait à présent de ses grands yeux dorés, remuant lentement sa queue de droite à gauche ce qui indiquait qu'il se sentait en sécurité.