L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (14)

Irina se réveilla étonnamment sereine. Elle n'avait plus ressenti un tel bien-être depuis au moins deux ou trois semaines. Les yeux encore fermés, consciente de la gueule de bois qui la guettait si elle laissait la lumière matinale agresser sa rétine, elle passa doucement, presque farouchement, la main sur sa brûlure dont la douleur lancinante habituelle semblait avoir subitement disparu : à son grand étonnement, le gonflement du cuir chevelu avait diminué de moitié et elle ne sentait plus aucune poche de pus sous ses doigts, seulement quelques cloques bégnines et superficielles.

La dragonnière ouvrit grand ses yeux et se tourna instinctivement vers sa gauche, y remarquant une silhouette recroquevillée du coin de l'œil : c'était Jonas, plongé dans un sommeil visiblement fiévreux et agité, secoué de temps à autre d'un sursaut suivi d'un marmonnement inintelligible.

Ne se souciant pas plus que cela de ce qui semblait être provoqué par un cauchemar chez son ami, Hori le héla joyeusement :

« Alors, le British, comme ça on sauve les demoiselles en détresse ? Très gentleman de ta part ! »

Puis, voyant son regard perdu et incompréhensif, elle ajouta :

« Pour hier soir. Merci de m'avoir portée jusqu'au pieu. Je me serais vautrée dans ma gerbe comme un porc sans toi.

« Riri m'a aidé…, répondit l'ex-psychomage d'une voix faible.

« Je vais lui payer une bière, hocha Hori la tête d'un air entendu, avant de se relever sur sa paillasse et d'enfiler ses bottes posées à côté. Bon, c'est pas tout, mais on a une journée chargée Radj-ski ! »

L'ex-médicomage acquiesça fébrilement et se redressa à son tour, avec difficulté. Sa migraine ne s'était pas estompée depuis la veille, bien au contraire : à présent, la douleur pulsait aussi à l'arrière, le long de sa nuque jusque dans sa colonne vertébrale, probablement causée par la posture inconfortable dans laquelle il avait passé la nuit. Mais il n'avait ni la force, ni l'envie de protester face à l'injonction de la dragonnière : après tout, en s'engageant dans cette nouvelle voie, il s'attendait à ce que les conditions ne soient pas toujours aisées, et il n'allait sûrement pas craquer maintenant. Étouffant un grognement de douleur dans sa gorge, il se mit debout sans émettre un son et suivit sa directrice de stage hors de la tente.

La lumière soudaine du soleil manqua de l'assommer. Il se retint de pousser un cri de douleur et se couvrit les yeux des deux mains en se recourbant comme un cafard qu'on vient d'écraser.

« Ha, sacrée gueule de bois ! le nargua Irina en voyant son geste.

« Oui… sacrée gueule de bois…, murmura l'ex-psychomage d'un ton impassible, se reprenant très vite.

« Bon allez, viens, on n'a pas toute la journée. Et il est déjà neuf heures.

« Hé ! Mais c'est notre alcoolique préférée ! retentit soudain une voix derrière elle. Suivie du plus grand des illusionnistes que ce village ait jamais connu ! »

C'était Andrej, avec sa chapka d'où dépassaient quelques mèches châtain malgré la chaleur, sa fine barbe de trois jours un peu plus longue et revêche que la veille, son sourire aimable rehaussé par la sincérité de son regard noisette, l'air aussi frais qu'un poisson encore frétillant comme si les litres de vodka absorbés la veille s'étaient volatilisés dans son foie. Il était vêtu d'un élégant costume vermeil rembourré de fourrure au col et aux manches recouvert d'une longue cape sombre en peau animale. Jonas s'étonna qu'il ne se noie pas dans sa sueur : il devait faire au moins vingt-cinq degrés à l'ombre et le soleil tapait déjà cruellement sur son front moite.

« Je vous souhaite le bonjour, s'inclina-t-il poliment et moqueusement.

« Rhaaa, fais pas le con avec moi, ça cache un mauvais coup tout ça ! le rembarra Hori, méfiante.

« Pas du tout, je voulais simplement me montrer courtois…

« Mon cul, ouais ! Alors, qu'est-ce que tu veux ? Un conseil ? Une bière ? De l'aide pour tuer Aaron ? Les dix Gallions que je te dois depuis presque un an ? »

Le sourire du slave s'affina et devint presque sournois. Il s'approcha d'un pas et déclara très sérieusement :

« À vrai dire, de l'aide pour tuer cet enfoiré d'Amerloc serait la bienvenue, mais ce n'est pas l'objet de ma demande. Et les dix Gallions en sont devenus vingt depuis le temps, c'était un prêt à intérêts. Non, je suis venu te voir pour te demander une petite faveur… enfin, pas vraiment à toi mais à Radziejewski…

« Ouah ! T'arrives à dire son nom ! s'exclama Irina, sincèrement impressionnée.

« En quoi puis-je vous être utile, Andrej ? s'enquit le concerné, curieux, oubliant momentanément sa migraine.

« Ce que vous avez fait hier était…intéressant. Vous semblez considérer les dragons comme des êtres dotés d'une âme, d'une conscience… C'est un point de vue très novateur, qui a le potentiel de faire avancer les recherches si on le banalise, si on l'inclue à la formation standard des draconologues.

« Merci…

« Je n'ai pas encore d'idées précises, mais je pense que vous devriez continuer d'explorer dans cette voie, voir si ça donne des résultats et peut-être les rendre publiques – Irina devrait pouvoir vous assister dans cette tâche en tant que tutrice. J'ai discuté une bonne partie de la nuit avec quelques collègues (ceux qui n'étaient pas dans le coma éthylique), et certains sont du même avis que moi. Aaron partage le même sentiment à ce sujet… »

Hori fronça les sourcils et mit ses mains sur ses hanches, pensive.

« Tout cela est bien beau, mais cette tâche présente quand même des dangers, les dragons ne sont pas des cobayes accommodants… Et puis, sur quels dragons pourra-t-il tester ses hypothèses ? Il nous faudrait tout plein d'autorisations pour tester ce genre de choses sur des espèces protégées, personne n'aura jamais les couilles de nous les fournir…

« Détrompe-toi », intervint une nouvelle voix, celle d'Akos cette fois-ci, qui venait de sortir d'une cabane voisine.

Le Hongrois avait l'air fatigué mais en bonne forme. Ses cheveux d'un noir de jais étaient coiffés vers l'arrière et ses yeux minces, tout aussi noirs, soutenaient résolument le regard d'Irina qui s'était posé sur lui.

Il fit tournoyer ses courts bras musclés dans le vide pour s'échauffer et reprit :

« Andrej et Aaron font partie du conseil administratif de l'Enclos. Moi-même suis suffisamment ancien à l'Institut pour que ma voix ne compte pas que pour des prunes, quant à Riri et Erwan, ils sauront persuader les autres à leur manière.

« Euh…Riri est muet, fit remarquer Jonas à mi-voix. Ça ne risque pas de poser problème lors d'un débat ?

« Sous-estime pas notre Riri, le reprit durement le Hongrois en le pointant du doigt. Ce gars est presque une légende parmi les anciens, les vétérans. Il est plus débrouillard que nous six réunis. »

Un peu étonné, l'ex-psychomage haussa les sourcils mais ne pipa mot. Visiblement, le petit homme muet était doté d'une aura de respect impressionnante, au vu des expressions graves que venaient d'afficher Irina et Andrej. Il ne fallait pas se fier aux apparences…

« Bref, reprit Akos après cette interruption, on va pouvoir t'obtenir matière à mener tes recherches draco-psychologiques dans ton coin. Faut dire que ton approche des choses nous a assez surpris, hier : c'est pas donné tous les jours de voir quelqu'un raisonner un dragon, même si c'était encore qu'un petit loupiot pas capable de voler sur plus de vingt mètres. »

Jonas resta un peu interloqué de cette marque soudaine de confiance et même de respect de la part de personnes qui, hier encore, n'étaient que des inconnus. Après avoir bafouillé quelques phrases de remerciements ponctuées de timides sourires, il finit par prendre congé en compagnie d'Irina, qui était restée muette depuis quelques minutes.

Ils s'éloignèrent du village pour s'enfoncer dans la claire forêt éparse recouvrant la plus grande surface de l'Enclos protégé par le dôme magique, croisant en chemin deux, trois dragonniers sifflotant en partant travailler.

La femme emmena Jonas vers un large tronc de chêne, au pied duquel elle lui fit signe de s'asseoir après avoir pris place sur une racine épaisse. Ici, ils étaient sûrs de ne pas être entendus, songea lentement l'ex-psychomage, jusque là distrait par ses pensées chaotiques et son mal de tête, reprenant à présent pied avec la réalité qui l'entourait.

Le visage de la dragonnière était grave, cela se voyait même sous son chapeau de cowboy. Elle semblait avoir laissé sa bonne humeur matinale loin derrière elle.

« Jonas, commença-t-elle d'une voix plus basse que d'habitude, je dois vous parler franchement. »

Jonas s'aperçut que c'était la première fois qu'elle l'appelait par son prénom. Il sentit le bout de ses oreilles rougir légèrement et son cœur s'accélérer, avant de se reprendre et d'écouter attentivement la suite.

« Je dois vous avouer quelque chose : à franchement parler, je ne vous ai pas cru jusqu'à maintenant. »

Elle s'arrêta un moment pour reprendre son souffle, dans une longue et laborieuse inspiration, avant de continuer :

« Je ne vous faisais pas confiance. Je vous avais constamment à l'œil, quoi que vous faisiez, je demandais même parfois à Greg d'aller dans votre hôtel pour voir si vous aviez des visites, du genre cagoules noires et Marque des Ténèbres sur l'avant-bras… »

Jonas écarquilla rond ses yeux, absolument pas préparé à cela, n'ayant même pas la force de réagir. Irina reprit précipitamment :

« …enfin, tout type de visiteurs peu recommandables, vous voyez le tableau… J'avais des doutes sur vous : vous pouviez être un sbire des Mangemorts anglais, tout comme vous auriez pu être un simple trafiquant d'œufs de dragons utilisant son stage de draconologie comme couverture. Ou encore, vous auriez pu vous avérer être un Auror incognito – je pense que c'est l'opinion de Charlie Weasley à votre sujet. Bref, à peu près tout, sauf ce que vous prétendiez être réellement : un homme passionné, avide de découvertes mais à la fois gentil, attentif, raisonnable… Un ancien guérisseur qui, las des turpitudes humaines, est venu soigner et comprendre des créatures plus pures, plus nobles, plus dignes de ses soins, de l'aide qu'il désire leur apporter. En somme, de l'homme que j'ai sous mes yeux depuis le début de votre stage : vous. »

La bouche de Jonas était à présent entrouverte de stupeur : ses pensées martelaient les parois éprouvées de son crâne meurtri sans parvenir à être formulées de manière cohérente ou intelligible. Il crut un instant être encore assoupi dans la tente, avec la gueule de bois.

Irina venait de lui témoigner ouvertement et sans conditions sa confiance la plus totale. C'était irréaliste. Simplement irréaliste.

Pendant ce temps, Hori avait ôté son précieux chapeau et tourné la tête de sorte à ce qu'il puisse contempler son côté gauche, là où elle avait été brûlée.

« J'ai vu ce que vous avez fait pour moi hier soir, dit-elle simplement. Vous étiez déjà assez pompette et fatigué, et pourtant vous avez guéri ma blessure avec une précision chirurgicale : aucun des guérisseurs locaux ou alchimistes que j'ai consultés n'ont été capables de m'appliquer ces soins.

« C'étaient des sorts très rudimentaires, on apprend ça en deuxième année d'études de médicomagie…, répondit Jonas automatiquement.

« Je ne suis pas du tout experte dans ce type de magie, mais je sais pertinemment que les sorts de soins demandent une grande précision et une grande concentration. Ce n'est pas à la portée de n'importe qui… Mais ce n'est pas tout. »

Elle prit une pause pour déglutir tout en caressant sa plaie à la tête, à présent en bien meilleur état que la veille.

« Votre attitude, avec ce bébé dragon. Ça, ça ne trompe pas. Vous l'avez traité avec douceur et humanité : impossible de simuler ça, même en étant le meilleur Légilimens au monde ! »

Elle s'interrompit longuement. Elle avait dit ce qu'elle avait sur le cœur, son âme était à présent en paix.