L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (8)

Le soleil se couchait mollement derrière les hautes cimes rocailleuses au loin lorsque les deux silhouettes humaines atteignirent leur objectif : un plateau montagneux boisé de pins et de bouleaux, sur lequel s'alignaient quelques tentes autour d'un campement, et non loin du campement…

Deux cages gigantesques, entourées chacune d'un halo magique bleuté refroidissant l'atmosphère autour et protégeant les quelques hommes qui se tenaient autour des flammes gargantuesques émanant d'animaux aux proportions non moins impressionnantes.

« Des Pansedefers ukrainiens…, murmura le nouvel arrivant qui se tenait à droite. Un mâle et une femelle… Ne me dites pas que… »

M'dame Hori sourit, et murmura à son tour, tout aussi fascinée par le spectacle flamboyant :

« Si, c'est exactement ce que vous pensez. Les Pansedefers sont sûrement les dragons les plus durs à cacher aux Moldus à cause de leur taille, alors il y a une quarantaine d'années, les autorités ukrainiennes ont décidé de limiter leur nombre au strict minimum pour que l'espèce perdure. Or cela n'a pas suffi : le nombre d'éclosions a chuté dangereusement il y a dix ans, parce que la répartition des dragons était trop espacée pour que les individus puissent facilement entrer en contact. La bureaucratie magique en a été satisfaite, mais des opposants ont élevé la voix pour protéger l'espèce, qui risquait de disparaître à cause de sa chute démographique alarmante.

« Ils ont décidé de les transférer en Roumanie ? fronça Jonas les sourcils.

« Ce n'est pas leur habitat naturel, ils ne sont pas tout à fait adaptés pour ces conditions climatiques. Les dragons sont très sensibles à cela. Mais il semble que c'est le seul moyen pour éviter que les Pansedefers à l'état sauvages ne s'éteignent : pour le moment, on essaye de les accoutumer aux nouvelles conditions. »

En silence, ils observèrent durant quelques instants les deux grands dragons gris se débattre dans leurs cages respectives qui, malgré leurs dimensions géantes, n'étaient pas suffisantes pour le bien-être de telles créatures. Une trentaine de sorciers s'activaient autour des cages : certains cherchaient à apaiser les dragons tandis que d'autres vérifiaient et renforçaient les puissantes barrières magiques qui constituaient la seule frontière entre leur vie et une mort atroce par cuisson à vif.

« Vous travaillez avec eux en ce moment ? questionna Radziejewski. Ce sont tous des draconologues ?

« Non, je suis sur un autre site, répliqua la dragonnière. Mais on ira le voir plus tard : on va rester un peu de temps ici, que tu t'accoutumes toi aussi. T'en auras besoin : bosser avec des dragons, ça demande un état d'esprit un peu spécial et une ambiance adaptée. »

Jonas se demanda ce qu'elle voulait dire exactement, mais laissa ses interrogations non formulées, préférant observer en silence pour en apprendre le plus possible. Cependant, environ une demi-heure plus tard, il finit par comprendre ce qu'elle entendait par « ambiance adaptée » : après s'être approchée du groupe de dragonniers et discuté d'une voix forte ponctuée de rires gras avec eux, ils les entraînèrent dans le camps de tentes et sortirent des bouteilles dont l'odeur témoignait d'un taux d'alcool supérieur à quarante degrés. La suite, Jonas se contenta de l'observer d'abord avec déception, puis dégoût (lorsque Hori lui vomit presque dessus), puis horreur (quand cette bande de fous furieux, Hori en tête, décidèrent de mettre une bouteille dans la cage du Pansedefer mâle en pariant d'abord sur le temps que l'alcool mettra avant de s'enflammer, puis se lancèrent le défi d'aller dans la cage pour récupérer la bouteille réduite à l'état de flaque de verre fumante après que le dragon se fût mis en colère, forcé d'écouter leurs ricanements saouls) et enfin hébétement (après qu'il se fût laissé convaincre par Hori de goûter « juste un peu » à la liqueur, qui s'avéra finalement encore bien plus forte ce à quoi il s'attendait et dont deux gorgées suffirent à le rendre patraque).

Ceux dans l'assistance qui n'étaient pas trop ivres finirent par sortir d'on-ne-sait-où quelques instruments de musique, des violons, des cobza, des oud, quelques percussions, un accordéon et une balalaïka, et entonnèrent les mélodies tziganes mélancoliques typiques de ces régions de l'Est. Ils chantèrent jusqu'à très tard dans la nuit, mais personne ne songeait à dormir : tous occupés à chanter, à marmonner les paroles pour ceux qui étaient trop alcoolisés pour chanter, ou encore à écouter, la larme à l'œil, les accents tendres et féroces à la fois qui naissaient de cette harmonie particulière. Même les dragons avaient cessé de gronder et s'étaient lovés dans leurs cages, silencieux et calmes, leurs yeux vermeils mi-clos, attentifs à la musique.

Jonas se réveilla allongé par terre, le visage face au feu de camp fumant éteint depuis quelques heures et entouré de quelques bouteilles vides. Avant d'avoir eu le temps de se relever, une paire de bottes graisseuses en cuir de dragon noir s'enfonça dans la poussière juste devant son nez.

« Alors, bien dormi Radj-ski ? »

L'intéressé se releva en grinçant des dents, les membres engourdis par une position inconfortable et le crâne lourd à cause de l'alcool et du manque de sommeil. Il était encore assez tôt le matin, le soleil venait tout juste de se lever. Pourtant, Hori ne semblait porter aucune séquelle de la soirée précédente – qu'elle avait pourtant abondamment arrosée.

Jonas jeta un coup d'œil fatigué et un peu accusateur à l'habituel chapeau qui lui faisait face à chaque fois qu'il tentait de regarder la dragonnière dans les yeux. Ainsi enfoncé sur son crâne, seuls sa bouche et le bout de son nez étaient discernables. L'ex-psychomage se demanda vaguement pourquoi elle se masquait ainsi, son visage n'était pourtant pas désagréable à regarder et ses yeux étaient même très jolis – avant de s'apercevoir de la nature de ses pensées et de rougir légèrement, mal à l'aise.

« On va encore rester jusqu'à midi, les gars t'aiment plutôt bien, et je leur ai dit que tu pourrais peut-être tenter des…trucs de psychomagie sur les Pansedefers, histoire de les aider à se rapprocher par exemple.

« Quoi, une thérapie de couple sur des dragons ? rit Radziejewski, ne songeant pas une seconde qu'elle le pensait sérieusement.

« Ouais, exact ! Un truc de ce genre ! s'enthousiasma la dragonnière.

« Attends…vraiment… ?

« Allez mon coco, montre leur ce que t'as dans le ventre ! Enfin, dans le crâne… »

Et elle le traina sans ménagements vers la cage la plus proche, sous les regards curieux des quelques dragonniers qui avaient distraitement écouté leur courte discussion.

Radziejewski se retrouva dans un tête à tête qui n'aurait pas manqué de faire tourner de l'œil une personne trop sensible ou impressionnable. Le grand Pansedefer gris clair – le mâle – tourna lentement son immense crâne orné de piquants, chacun suffisamment long et acéré pour tuer un homme, dodelina quelques instants son cou interminable, comme s'il hésitait face à une proie trop facile pour que cela ait l'air vrai. Puis il s'avança d'un pas, se recroquevilla par terre comme un chat prêt à sauter sur une souris et approcha brusquement sa tête tout en montrant ses canines grosses comme des dagues. Un nuage de fumée ardente s'éleva de ses naseaux distendus.

Jonas se contenta de tendre les muscles tout en serrant les dents, mais demeura parfaitement immobile malgré son envie instinctive de prendre immédiatement les jambes à son cou. La barrière magique le protégeait, il était rationnellement conscient que sa situation ne présentait aucun danger immédiat, et il se savait observé des autres dragonniers : il se promit de leur prouver qu'il n'était pas un amateur et qu'il mériterait parfaitement une place dans leur communauté.

Le dragon cracha une flamme effilée qui lécha la barrière magique celle-ci luit d'un éclat bleu électrique, mais absorba la chaleur et la flammèche se dissipa instantanément. Irrité, le Pansedefer gronda de sa voix caverneuse : ce n'était pas la première fois que ce maudit sortilège le privait d'un repas bien frais ! La viande morte qu'on lui jetait régulièrement dans sa cage n'était pas assez remuante à son goût…

« Bon, à moi maintenant », murmura Jonas pour lui, peu certain de ce qu'il s'apprêtait à faire.

Il sortit sa baguette d'une main un peu moite mais ferme et la pointa résolument sur l'immense créature qui se dressait face à lui. Quelques dragonniers qui travaillaient à proximité s'arrêtèrent pour observer avec intérêt ce qui allait bien pouvoir suivre : Hori leur avait dit que l'homme qui l'accompagnait allait tester quelque chose de nouveau, et que ça allait être un spectacle à ne pas rater.

L'ex-psychomage expira lentement pour ne pas laisser ses pensées de le déconcentrer et loucha une seconde sur sa baguette, ne pouvant s'empêcher de trouver toute sa situation ridicule et grotesque, avant d'enfin prononcer dans un souffle inaudible :

« Legilimens. »

Aussitôt, sa vue se troubla et il fut happé dans l'habituel trou noir qui lui permettait de sortir sa conscience de son esprit. Cependant, au lieu de rencontrer un trou noir tout à fait similaire au sien, il se retrouva dans un véritable brasier, une étoile brûlante d'une lueur sanguine à la chaleur insoutenable. Terrorisé, il tenta de rompre immédiatement le lien, mais n'y parvint pas du premier coup, trop paniqué pour agir correctement.

Cette unique seconde suffit pour qu'il se retrouve au cœur de la mémoire du Pansedefer.

Il sentit deux ailes gigantesques à la place de ses bras, une chaleur ardente brûlant de sortir dans sa poitrine couverte d'écailles aussi solides que du fer, la bouffée du vent glacial des hautes strates de l'atmosphère, le goût âpre mais délicieux du sang entre ses dents acérées…

Un battement d'ailes.

Une lumière aveuglante. Du blanc. Puis du noir. Puis plus rien.