L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (6)

Comme il l'avait prévu, le lendemain matin Jonas Radziejewski repartit en direction de l'Institut de Recherches en Draconologie, bien décidé à faire comprendre à tous qu'il souhaitait simplement devenir draconologue et que c'était surement pas si compliqué de l'inscrire dans un stage de formation avec un professionnel dans le domaine pour une période d'essai.

Cette fois-ci, il attendit quelques instants sur le seuil de la porte, observant attentivement les occupants de la salle d'accueil. Comme précédemment, une quinzaine de personnes – principalement des hommes en tenues sales et parlant bruyamment entre eux – étaient disposés autour des petites tables d'attente, oisifs, comme s'ils profitaient de quelques instants de répit avant de devoir partir travailler.

Avec satisfaction, l'ex-psychomage constata que le secrétaire avait changé : c'était à présent une petite femme aux grandes lunettes épaisses, à l'apparence tout aussi ennuyée que son prédécesseur. Prudemment, Jonas s'avança vers elle et, se penchant du mieux qu'il le put au-dessus du haut comptoir, lui confia à mi-voix :

« Pourrais-je voir un responsable ? J'ai été inscrit avant-hier dans un mauvais dossier, j'aimerais bien pouvoir m'expliquer avec quelqu'un qui pourrait changer cela. »

Il avait déjà anticipé que la secrétaire n'était probablement pas suffisamment haut placée pour l'aider à résoudre son problème d'elle-même.

La secrétaire fronça les sourcils et, imperturbable, répondit d'une voix parfaitement monocorde :

« Veuillez s'il vous plait me donner votre nom et votre requête, je ne suis pas autorisée à contacter un supérieur avant d'être informée de quoi il en retourne.

« C'est un peu délicat, vous savez…

« Veuillez s'il vous plait…, répéta robotiquement la petite femme.

« Bon, bon, très bien, l'interrompit Jonas. Je suis Jonas Radziejewski, je suis ici parce qu'on m'a inscrit parmi les touristes venus en Roumanie, alors qu'en réalité je suis venu compléter ma formation de draconologue.

« J…o…n…a…s… Pouvez-vous répéter votre nom de famille, s'il vous plait ?

« Oh non… », se lamenta l'ex-psychomage en aparté, comprenant que ça allait encore leur prendre une éternité.

Environ une heure plus tard, la secrétaire fit enfin signe à l'ex-psychomage de la suivre – ce dernier avait dû définitivement abandonner la perspective que son nom soit correctement orthographié, et s'était finalement laissé inscrire sous l'abréviation simplifiée de « Raski ».

La petite sorcière le conduisit par une porte dérobée derrière le comptoir qui donnait sur un vaste couloir bordé de part et d'autre d'innombrables portes en bois écaillé. Ils marchèrent jusqu'au bout et bifurquèrent à gauche. La secrétaire posa la main sur la poignée de la première porte à leur droite et se détourna vers Radziejewski, lui faisant signe du doigt de se taire. Puis, sans plus d'hésitations, elle poussa la porte et entra en première.

Un peu circonspect, Jonas pénétra à son tour dans ce qui s'avéra être un bureau plutôt chaleureux, décoré d'un mirage magique à l'effigie d'un dragon d'environ un mètre de long qui voletait en rond au plafond. Le reste de la pièce était constitué d'une grande table en bois dotée de quelques marques de griffures, de quelques chaises et deux fauteuils moelleux, d'un tapis couleur pourpre et d'une grande cheminée où le feu était éteint.

Un grand homme aux cheveux roux flamboyants, d'aspect encore assez jeune malgré quelques cicatrices sur les bras, les joues rongées par un début de barbe, se tenait assis derrière le bureau et semblait plongé dans la lecture d'un document administratif. A l'arrivée de la secrétaire, il releva les yeux, le visage toujours appuyé contre son poing, et poussa un soupir de lassitude.

« Qu'est-ce qui se passe encore, Rosewitha ? » marmonna-t-il en baillant à moitié.

La secrétaire jeta un coup d'œil nerveux à Jonas, et s'approcha tout près du bureau, comme si elle ne voulait pas que l'ex-médicomage entende ce qu'elle disait.

« Jetez un œil à ces documents Monsieur, s'il vous plait », siffla-t-elle à voix basse.

Un peu surpris, le rouquin prit les feuilles et commença la lecture, les sourcils froncés.

Jonas, déboussolé par le changement inexpliqué de comportement de la secrétaire – elle lui lançait de temps à autre un bref regard perçant, comme si elle le surveillait – se dandina d'une jambe à l'autre sur le seuil, hésitant à prendre la parole. Il se surpris même à tripoter fébrilement sa baguette dans la poche de sa veste, et dut se forcer à arrêter, de peur d'attiser encore davantage la méfiance évidente de la secrétaire à son égard.

Deux minutes s'écoulèrent dans un silence pesant, uniquement perturbé par les crachotements de l'hologramme magique de dragon qui se promenait au plafond. L'homme au bureau releva lentement ses yeux vers Jonas et les plissa puis, sans prévenir, il se redressa, sauta gracieusement par-dessus son bureau et en deux pas fit face à l'ex-psychomage, qui remarqua alors qu'il avait sorti sa baguette et la tenait discrètement le long de sa cuisse.

« Alors comme ça, vous venez étudier les dragons ? commença le rouquin d'une voix plutôt grave et mature pour son jeune âge. Vous vous êtes… reconverti professionnellement, c'est bien ça ?

« En effet, acquiesça poliment Jonas.

« Et…sauf indiscrétion de ma part, quel était votre ancien métier, monsieur Ra…ski ?

« Médicomage, spécialisé en psychomagie à Ste-Mangouste…

« Hmm, en êtes-vous sûr ? N'étiez-vous pas plutôt au ministère ?

« Qui, moi ? Non ! Pourquoi je vous aurais…

« Au Département de la justice ? le coupa le rouquin.

« Oh… vous pensez que… ?

« Que ?

« Ah, je comprends ! s'exclama Jonas, soulagé. Vous pensez que je suis là à cause de l'Albanie ! On m'en a parlé avant-hier… Sauf que non, je n'ai rien à voir avec les Aurors, je suis réellement venu à cause des dragons ! Si vous voulez vous en assurer, vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez, j'ai passé mes examens théoriques de magizoologie, vous verrez que je ne mens pas ! »

Le rouquin se mordit les lèvres, visiblement contrarié, et passa une main dans ses cheveux.

« Cela ne prouvera rien du tout, monsieur Raski, tonna-t-il d'une voix dure. J'imagine que vous devez être conscient de votre situation : si vous n'êtes pas un Auror en mission de reconnaissance, alors vous êtes nécessairement une ordure venue aider ses copains à rallier les forces du mal – même si honnêtement, je ne pense pas que ce soit votre cas, je sais reconnaître les gens mauvais. En tous cas, un Anglais ici à cette période, c'est trop suspect – la plupart des chercheurs en draconologie britanniques sont repartis à Londres. »

Il eut alors un sourire qui lui donna un air franc et révéla des dents un peu jaunes.

« Je suis Anglais moi aussi. Je m'appelle Charlie Weasley. Si vous aurez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à me contacter », dit-il en tendant la main à Jonas, qui la serra en rendant un sourire étonné au rouquin.

La secrétaire, qui s'était jusque là tenue derrière Weasley, semblait à présent soulagée et ne foudroyait plus Jonas du regard.

Les deux Anglais échangèrent encore quelques banalités – Charlie invita même Jonas à prendre le thé dans la semaine – et finirent par se séparer, le rouquin repartant vers son bureau et l'ex-psychomage sortant de la pièce, suivi de la secrétaire qui ne lui accorda plus d'attention particulière.

En ressortant du bâtiment de l'Institut, Jonas se sentait partagé entre deux sentiments contradictoires : d'un côté, il était satisfait que sa situation soit enfin officiellement clarifiée – Weasley lui ayant promis de lui trouver vite un draconologue qui pourrait le prendre sous son aile le temps de son apprentissage sur le terrain – mais d'un autre côté, il se rendait compte que, malgré toute sa bonne volonté, le rouquin avait refusé de croire en sa version.

Il le prenait de toutes évidences pour un Auror anglais venu enquêter incognito.