L'Ambassadeur Maudit

5 Un Détraqueur détraqué

Environ une heure plus tard, Bicelmos ouvrit les yeux pour s'apercevoir qu'on l'avait allongé sur un lit dans une chambre du Chaudron Baveur. Assis sur une chaise à quelques mètres de lui, Persefson se tournait les pouces en sifflotant un air nostalgique.

"Qu'est-ce que... qu'est-ce qui m'est arrivé ? demanda-t-il avec difficulté.

- Oh, trois fois rien : j'étais inquiet en m'apercevant que tu étais parti en direction de l'Allée des Embruns et j'ai fini par m'y rendre aussi. Je t'ai retrouvé inconscient chez Barjow et Beurk donc je t'ai ramené dans cette chambre, aidé par le vendeur qui avait l'air inquiet pour ta santé."

Le jeune homme se remémora laborieusement les événements et finit par buter sur un souvenir horrible et indélébile :

"Le... le... le magazine ! murmura-t-il faiblement, encore sous le choc.

- Ah oui, ça, fit Orpheus en désignant l'objet posé sur la table de chevet. Le vendeur a décidé de te l'offrir en cadeau.

- Aaaaargh...

- C'est sûr que les cartes Chocogrenouilles ont bien changé depuis ma jeunesse", ironisa l'autre en jetant un regard indifférent à l'icône de Dumbledore en slip.

Se détournant vers la fenêtre, il se leva et se dirigea tranquillement vers la porte.

"Où allez-vous ? s'enquit précipitamment Leprechaun.

- Je crois avoir trouvé une piste. Reste ici", dit seulement Orpheus.

Il avait eu le temps de ruminer les paroles d'Ollivander et s'était finalement dit que tout ça, ce n'était que du vent. S'il voulait faire apparaître son Patronus, il fallait qu'il érige son propre chemin, sans être orienté dans une direction ou dans une autre par ce qu'avait pu représenter son prédécesseur. Oui, Lazarus Geist avait été puissant, et il ne lui arriverait jamais à la cheville... mais la question n'était pas là, en fin de compte.

Il fallait qu'il se démarque, tout simplement, qu'il trouve sa propre voie, sans se soucier de ce que les gens pouvaient penser de lui. Il sentait que les incessantes comparaisons qu'on faisait entre lui et Geist n'avaient eu pour seul effet que de le ralentir dans sa progression.

Il fallait qu'il cesse de voir son don comme une malédiction. Ce n'était qu'en s'acceptant soi-même qu'il allait parvenir à quelque chose.

Orpheus était de nouveau dehors, dans l'arrière-cour du pub. Personne d'autre ne s'y trouvait. Il plongea la main dans sa poche et en retira sa baguette. Il joignit les mains contre son visage, les yeux fermés, l'esprit concentré. Il demeura dans cette position pendant quelques longues secondes. Puis il brandit sa baguette et prononça le sort :

"Spero Patronum !"

Bicelmos Leprechaun n'arrivait pas à rester sur place et faisait les cent pas dans la petite pièce. Il songeait à son rôle dans toute cette aventure, et arrivait invariablement à la conclusion qu'il n'avait servi à rien. Persefson était dehors en ce moment même, peut-être déjà en train de parler au Détraqueur. Avec son don, il ne semblait pas y avoir de quoi s'inquiéter pour lui... Pourtant, Bicelmos se ressouvint de ses paroles au ministère, la semaine dernière, pour justifier le fait de l'avoir pris à ses côtés : "je me suis dit que ce serait plus simple, à deux". Il songea aussi à toutes les fois où il l'avait vu déprimé ou en train de pleurer, et réalisa pleinement l'ampleur de la détresse psychologique de cet "ambassadeur"...

Il l'avait pris pour être aidé, pour être soutenu ! Face à un Détraqueur, il se retrouverait fragilisé et aurait besoin de lui à ses côtés pour intervenir en cas de besoin... Quel idiot ! Pourquoi n'y avait-il pas songé plus tôt, avant de l'avoir laissé partir seul ?!

Mû par une force et une détermination nouvelles, Bicelmos se saisit fermement de sa baguette et sortit de la chambre.

Gérald était content : en quittant l'île d'Azkaban, il avait pu découvrir un monde nouveau et fascinant, et notamment des livres déprimants qu'il ne connaissait pas encore. Le seul bémol, c'était qu'il devait se faire discret pour ne pas se faire repérer par les sorciers... Ainsi, il s'était réfugié dans l'un des tunnels sombres de la banque de Gringotts, où pratiquement personne ne mettait jamais les pieds. Et malgré la collection de livres qu'il avait emportée avec lui, il commençait sérieusement à s'ennuyer.

Ainsi, lorsqu'il vit se profiler la silhouette bien familière du Patronus d'Orpheus Persefson, qui l'avait pisté jusque là, il ne put s'empêcher d'éprouver du soulagement : il allait enfin pouvoir s'amuser un peu !

Orpheus, après avoir obtenu l'autorisation auprès des Gobelins, descendit le long des rails qui s'enfonçaient dans les ténèbres, le froid et l'obscurité des couloirs tortueux de la banque. Il connaissait approximativement la position de

Gérald et pour plus de sûreté, avait demandé à un fantôme d'un voleur qui était mort ici en essayant de cambrioler un coffre-fort de le guider.

Il atteignit la planque de la créature ténébreuse et se racla la gorge avant de discourir dans son langage :

"Hum... Gérald ?

- Oui ? répondit le Détraqueur sans toutefois se montrer.

- Ça va ?

- Oui... Ça fait longtemps, Persefson. Depuis la dernière fois qu'on a parlé, j'ai découvert un nouvel auteur qui pourrait te plaire, un certain H. P. Lovecraft... attend, je vais te lire un extrait...

- C'est pas la peine, je ne suis pas là pour ça !" le coupa précipitamment le sorcier.

Les Détraqueurs adoraient lui lire des livres sombres, gores, macabres ou simplement déprimants, parce qu'ils s'étaient rendus compte qu'avec son hyper-sensibilité, il finissait souvent par en pleurer.

"Gérald, je suis là à cause de cette évasion... ce Sirius Black... Tu peux me fournir une explication ?"

Ce fut au tour du Détraqueur de ne pas se sentir bien dans son bain ; il toussota, crachota, renifla, émit un sifflement...

Il n'était pas innocent, ça se voyait à des kilomètres.

"C'est pas possible qu'il se soit enfui par ses propres moyens, continua Orpheus en espérant lui faire cracher le morceau.

Qu'est-ce qui s'est passé, exactement ?"

Le Détraqueur eut un geste qui chez un humain aurait pu équivaloir à plonger fixement son regard sur le bout de ses chaussures en priant la miséricorde divine de se manifester.

"Ben..., commença-t-il très mal à l'aise, c'est... compliqué...

- Alors, explique !"

Le Détraqueur se racla la gorge trois fois avant de reprendre avec hésitation :

"Ben... tu sais, tu n'aurais pas dû m'apprendre à comprendre l'anglais, en fait... disons que Black m'a soudoyé...

- Quoi ?! Comment ça ?

- J'ai pas envie d'entrer dans les détails, se défila la créature ténébreuse. Mais de toutes façons, ce type n'avait pas

mauvais fond. Je ne pense pas qu'il méritait sa place à Azkaban...

- C'est un meurtrier ! s'écria Orpheus, hors de lui. Il a massacré douze Moldus !"

Le Détraqueur haussa les épaules, indifférent. Toute cette histoire, ça lui paraissait anecdotique. Black était un chic type, il le savait ! Il avait fini par comprendre l'intérêt que portaient les Détraqueurs pour la littérature en tombant une fois sur une vieille édition des Misérables de Victor Hugo dans un couloir. Il avait aussi saisi que Gérald se destinait à devenir écrivain, et lui avait donc donné l'autorisation d'écrire une biographie sur sa vie tragique de jeune Lord incompris et mal-aimé par sa famille, puis accusé et emprisonné à tort alors qu'il tentait de protéger la vie de son meilleur ami et de sa femme.

Gérald avait voulu s'imprégner pleinement de cette atmosphère dramatique avant de commencer à écrire, ce pourquoi il était venu à Londres. Mais bien sûr, il ne pouvait pas parler de tout ça à Orpheus, car il perdrait les droits d'auteur si ça s'apprenait...

"Mais on a déjà inventé une explication, lui et moi, reprit-il pour calmer le sorcier. Black était un Animagus non déclaré, on n'aura qu'à dire qu'en se transformant en chien, il a échappé aux sens des Détraqueurs ! De toutes façons, personne à part toi n'est vraiment très au courant pour nos perceptions du monde, alors...

- Un Animagus ? tomba Orpheus des nues. Qu'est-ce que tu racontes ?!

- Ben quoi, c'est vrai, il se transformait en chien parfois pour se marrer... On s'est dit que ça pourrait passer... enfin, lui l'a dit, il ne pouvait pas entendre mon avis, bien sûr..."

Orpheus se tenait le crâne entre les mains, complètement désespéré : qu'est-ce que Gérald avait fait ?! Il ne se rendait donc pas compte qu'un dangereux criminel avait été relâché en pleine nature ?!

"Bien sûr, je sais que ta situation est délicate, continua Gérald, insouciant. Le ministère ne pourra pas accuser un Détraqueur de la faute, puisqu'il n'y a aucun moyen de nous détruire et que nous enfermer en prison... bah ce serait un peu con, vu que c'est techniquement déjà le cas. Donc la faute retomberait sur toi, qui es censé nous gérer et nous donner des ordres. Alors, beaucoup de copains étaient contents que tu resterais enfin longtemps avec nous pour papoter, mais moi je sais que ça ne te fait pas du bien dans ton cerveau... avec toutes tes tentatives de suicide…

- Attend... les autres Détraqueurs sont aussi au courant pour Black ?!

- Ben oui, bien sûr ! C'est moi qui leur ai dit de ne pas faire gaffe au gars changé en chien en train de s'évader !

- Merlin...

- Mais ne t'inquiètes pas, je te dis que le plan va marcher ! Suffit de dire aux gens du ministère que les Détraqueurs ne peuvent pas percevoir les animaux ! De toutes manières, ça restera confidentiel, peu de gens seront au courant et les journaux n'en parleront pas."

Persefson ressentit le besoin soudain de s'allonger pour mieux digérer tout ça : un Détraqueur soudoyé, les autres ses complices, un taré en fuite et lui dans tout ça qui risquait de finir sa vie à apprendre aux gardiens d'Azkaban à jouer au bridge... Il n'était qu'un pauvre dépressif à peine sorti de l'hôpital psychiatrique, pourquoi le destin s'acharnait-il autant sur lui ?!

C'est ainsi que Bicelmos finit par le retrouver grâce à un sortilège de localisation : allongé sur le sol froid d'un tunnel, un Détraqueur à côté de lui.

"MONSIEUR ! hurla-t-il, terrifié, craignant le pire. MONSIEUR, VOUS M'ENTENDEZ ?"

Orpheus ouvrit un œil las, puis l'autre. Il avait la flemme de bouger, mais se dit qu'il vaudrait quand même mieux de rassurer le fonctionnaire émotif avant qu'il ne tombe dans les pommes :

"Oui, ça va, marmonna-t-il sombrement. Tout va très bien. J'en ai marre de vivre..."

Sa migraine s'aggravait de plus en plus. Il n'avait plus envie d'entendre quoi que ce soit... à présent, c'était sûr : à la première occasion, il prendrait une corde quelque part et se pendrait avec.

Bicelmos, lui, était persuadé que Gérald était en train de l'agresser. Il sortit maladroitement sa baguette et s'écria à son adresse :

"Arrière, vil félon ! Laisse-le tranquille ! Fuis, mécréant, fuis ! Tu n'as pas encore tâté de ma magie : Spero Patronum !"

Mais seule une légère fumée argentée sortit de sa baguette.

"Tu t'y prends mal, intervint Persefson, t'es pas assez concentré... regarde, c'est comme ça qu'on fait..."

Et, agitant nonchalamment sa baguette devant son visage, il fit un "Spero Patronum" d'un ton ennuyé.

Sous les yeux ébahis du sous-secrétaire, une forme noire avec une lueur violette en guise d'aura en sortit. Il eut du mal à l'identifier : c'était un assemblage ridicule de membres, une boule de plumes ovale dotée de pattes interminables qui ressemblaient à des bâtons, et une petite tête ronde terminée par un bec absurdement long et fin.

Un kiwi.

L'oiseau à la silhouette saugrenue l'observa pendant un instant de son œil rond et inexpressif, puis leva une patte pour se gratter la tête, et s'en alla finalement en lui tournant le dos pour se recroqueviller un peu plus loin d'un air boudeur.

"Euh..., hésita Bicelmos, ne sachant trop comment réagir, vous... vous avez réussi, finalement ! Votre Patronus, il est... il est revenu !

- Ouais, il est revenu, confirma Orpheus d'un ton indifférent. Mais ce n'est plus important, maintenant : je suis foutu."

Et, à l'image du kiwi, il se roula sur le côté pour tourner le dos au sous-secrétaire.

"Mais... monsieur... pourquoi ? Je veux dire... on a retrouvé le Détraqueur, non ?"

Orpheus soupira longuement et péniblement.

"Oui. Détraqueur qui a laissé s'enfuir l'une des pires ordures de ce siècle, soi-dit en passant...

- Quoi ? Ce n'était pas une évasion ?

- Notre ami Gérald m'a aimablement confié que non.

- Mais… mais c'est terrible ! Il faut immédiatement alerter madame Bones pour lui dire que les Détraqueurs ne sont plus dignes de confiance !"

Orpheus enfouit encore une fois son visage dans ses mains.

"Si seulement c'était si simple, souffla-t-il. Sans les Détraqueurs, ça deviendrait très dur de garder les très puissants sorciers malfaiteurs en prison, puisque la magie habituelle a du mal à les contenir... Bien sûr, on pourrait toujours demander aux Gobelins de les mettre dans des coffres forts incassables, mais ces banquiers sont encore moins dignes de confiance que les Détraqueurs, ils profiteraient de la première occasion pour faire pression sur les sorciers... c'est déjà risqué de leur confier notre économie, alors s'il fallait en plus mettre des criminels entre leurs mains... ? Non, le plus simple à faire, ce serait sûrement de mentir."

Bicelmos tomba des nues et commença à trembler de tous ses membres.

"De... de mentir...? Vous êtes sérieux quand vous envisagez cela ?"

Orpheus haussa les épaules.

"Ouais. Gérald a déjà préparé son bobard, en plus. En y réfléchissant bien, je me dis que ça pourrait sonner crédible...

- Vous... vous ne pouvez pas commettre un acte aussi abject ! s'écria le fonctionnaire d'un ton suraigu. Vous vous rendriez complice de sa culpabilité ! Je ne peux pas vous laisser faire !"

C'était au tour de Persefson d'être surpris : il se redressa à demi pour regarder le sous-secrétaire en face.

"Qu'est-ce qu'il y a de mauvais dans le fait de choisir la solution la moins pire ? le questionna-t-il. D'un point de vue rationnel, mentir apporterait le plus de bienfaits à tout le monde...

- NON ! hurla Bicelmos encore une fois, les cheveux en désordre tant il transpirait. Je ne peux pas laisser passer une telle chose sur ma conscience ! Et si besoin est, je ferai tout pour vous arrêter !"

Le bras tremblant, il pointa sa baguette sur Orpheus, qui était assis sur le sol. Le kiwi derrière lui s'était levé et était venu plus près pour observer la scène, piqué par la curiosité.

Orpheus passa une main incertaine dans ses cheveux bouclés, incapable de suivre la logique de l'homme qui lui faisait face.

Ce fut finalement Gérald qui mit un terme à la situation tendue.

"J'ai une proposition à faire à ton ami", souffla-t-il à Persefson.

Et il expliqua la nature de sa collaboration avec Black : il allait rédiger sa biographie et la publier sous une fausse identité d'humain. Étant un Détraqueur, l'argent qu'il en tirerait ne lui serait d'aucune utilité ; aussi, décidait-il d'en faire don à Bicelmos Leprechaun en échange de son silence. Orpheus traduisit à Bicelmos.

Le sous-secrétaire s'évanouit, horrifié par l'idée de se trouver mêlé à une affaire de corruption.

"Problème réglé", ricana le Détraqueur en regardant le corps flasque s'effondrer au sol.