L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (11)

Greg donna un violent coup de pied, complètement gratuit, à une canette de Balaubere (une marque de bière très consommée dans la région), et non satisfait de cette méchanceté gratuite, aggrava encore son crime en crachant dessus un énorme mollard visqueux et jaunâtre qui marinait déjà depuis plusieurs minutes dans sa cavité buccale, impatient d'en sortir. Cela faisait presque deux semaines qu'il se sentait constamment irrité contre le monde entier et qu'il rabattait sa mauvaise humeur sur les choses innocentes de son entourage.

Sa colère passagère n'était pourtant pas totalement injustifiée : en effet, depuis deux semaines environ, il était suivi.

Gregor Hori ne pouvait pas savoir qu'il n'était pas visé par cet espionnage. Il était seulement conscient que depuis plusieurs jours, un grand homme blond et barbu se retrouvait périodiquement dans un périmètre de quelques dizaines de mètres autour de lui et que, bien qu'il n'ait jamais pu détailler son visage, il sentait instinctivement qu'il le surveillait avec attention et patience.

Il n'en avait rien dit à sa tante adoptive, il avait sa fierté. Greg, malgré sa petite taille et son jeune âge, était fort, autant physiquement que magiquement, et savait endurer des duels de sorts que bien des élèves de Durmstrang n'auraient jamais su imaginer malgré le fait qu'il n'ait jamais mis les pieds dans une école de magie. L'éducation d'Irina, bien que parfois rude, lui avait été très bénéfique, lui ayant appris à se défendre mieux que quiconque, au point qu'il était devenu respecté et presque craint dans les ruelles sorcières mal famées. Si ce barbu louche tentait quoi que ce soit contre lui, il était prêt à sortir ses griffes. Pour le moment, il se contentait de l'observer sans en avoir l'air dans le but d'essayer de deviner ses intentions.

Remarquant l'ombre – désormais bien familière – de son mystérieux admirateur au coin de la ruelle, il soupira tout en marmonnant un juron qui aurait fait pâlir un charretier, puis, soudainement, il s'accroupit, donna de l'élan à ses jambes, pointa sa baguette sur la gouttière du toit au-dessus de lui et se propulsa puissamment dans un saut surhumain qu'il put réaliser en ayant matérialisé un ressort invisible à partir de la gouttière. Il se retrouva pendant quelques secondes en chute libre, mais atterrit souplement sur le toit qu'il avait visé.

Jetant un bref coup d'œil en bas, il eut un sourire narquois en pensant à la tête qu'avait pu faire son espion en le voyant s'envoler ainsi. Il savait très pertinemment que la magie qu'Irina lui avait enseigné était tout sauf conventionnelle et que la grosse majorité des sorciers s'en servaient tout autrement qu'eux deux : par conséquent, ses démonstrations de magie en public passaient rarement inaperçues et suscitaient toujours des murmures incrédules et des regards étonnés.

Mais il n'avait pas sauté sur ce toit uniquement pour la frime : il voulait tester son poursuivant de l'ombre, voir comment il réagirait et s'il serait capable de le suivre. Greg devait être fixé si oui ou non, ce sorcier présentait un danger potentiel pour lui et pour sa tante.

N'attendant pas plus longtemps, il s'élança agilement et se mit à courir à un bon rythme, s'aidant parfois de sa magie, sur les toits de Bucarest. L'inconnu aura du boulot pour le rattraper…

ooooo

La pièce était plongée dans le noir, comme d'habitude : Gregor se demandait parfois si sa tante était un genre de chat ou de hibou pour être ainsi capable d'évoluer dans l'absence de lumière la plus totale – bien que souvent il reconsidérait très vite ses théories lorsqu'il entendait un choc violent suivi d'une tripotée de jurons plus crus les uns que les autres. Sa tante, bien que draconologue, ne semblait pas savoir se servir d'une bougie ou investir dans une cheminée (Greg s'étonnait que, dans l'esprit dérangé de sa tante, ne soit jamais née l'idée d'enfermer un bébé dragon dans une lanterne et de l'accrocher au plafond ça aurait au moins eu le mérite de changer des organes séchés de dragons adultes suspendus par des crochets).

Cette fois-ci, vu l'absence de bruit, elle semblait dormir, à moins qu'elle n'écrivît un de ses rapports – ce qui, du point de vue de Greg, revenait au même : il ne devait surtout pas la déranger. Il se glissa donc sans bruit dans le couloir menant vers la cuisine, espérant y trouver quelque chose d'encore comestible.

« Tiens, te voilà, le morveux, le salua la propriétaire de l'appartement d'une voix lasse lorsqu'il eut ouvert la porte de la pièce séparant le couloir des chambres et de la salle de bain du salon et de la cuisine.

« 'lut, lâcha-t-il avec son éloquence légendaire. Beurk, ça schlingue… »

Et il désigna d'un hochement de tête le sommet du crâne de sa tutrice, remarquable d'une part par l'absence inhabituelle de son chapeau, d'autre part par la présence d'une brûlure au troisième degré sur environ sept centimètres carrés de peau dépourvue de cheveux, cloquée et noirâtre, gorgée d'un pus épais et nauséabond. La zone autour de la blessure s'était teintée d'une inquiétante couleur bordeaux et avait enflé : l'infection bactérienne dans toute sa splendeur.

Irina se tenait assise par terre, les jambes écartées et comme à bout de souffle. Dans sa main droite, elle serrait le flacon de pommade que lui avait prescrite la vieille Grosch, une potionniste et apothicaire du quartier, souvent accusée de charlatanisme par ses confrères.

Greg, méfiant malgré la faiblesse évidente de sa tante adoptive, s'approcha d'un pas et se pencha : Hori avait visiblement tenté d'appliquer la pommade, mais la douleur l'en avait finalement dissuadée. Elle avait également les yeux dans le vague, la peau pâle et la respiration accélérée, comme si elle venait d'être prise de vertiges.

« Euh… ça va ? demanda Greg, tout de même inquiet de voir la redoutable dragonnière dans un tel état.

« Tout baigne, murmura l'autre avec un sourire dépourvu de joie. Je pourrais battre un dragon à mains nues…

« Hmm… ça a pas tellement l'air. Vraiment dégueu ta brûlure, remets ton chapeau… »

Et d'un geste bourru, il lui enfonça le chapeau de cowboy profondément sur le crâne, masquant presque totalement son visage. Elle eut un faible hoquet de douleur mais se maîtrisa, et finit par se relever quelques secondes plus tard, un peu tremblante mais l'air inébranlable.

« Merci, p'tit, souffla-t-elle. Bon… faut que j'y aille, j'ai déjà trois quarts d'heure de retard…

« Quoi, seulement ? Tu vas où encore, la chtarbée ? s'étonna l'adolescent.

« Ça te regarde pas vraiment. Je vais avec Radj-ski, dans la Réserve. On va mater des dragons… tu viens aussi ?

« Je préférerais encore m'arracher les ongles un à un avec une cuillère à soupe…

« Très bien, je vois que mon éducation est foirée puisque tu manques autant de goût… Eh bien, puisque tu préfères visiblement les bordels aux dragons…

« Eh ! J'traine jamais dans ce genre d'endroits, j'ai un p'tit ami et je lui suis fidèle j'te signale, c'est pas de ma faute si tes dragons, c'est tout pourri ! protesta le jeune homme.

« …puisque tu préfères visiblement les caresses lubriques de ton Costin à l'activité saine qu'est le voyeurisme de dragons, poursuivit Irina comme si elle n'avait pas été interrompue, je vais partir et te laisser faire un peu le ménage. N'oublie pas de nettoyer le pus sur le canapé du salon, j'ai percé une cloque tout à l'heure… »

Elle lui adressa un sourire sadique et s'en alla d'un pas légèrement chancelant. Gregor soupira longuement, les yeux rivés vers le plafond : elle prenait un plaisir fou à l'emmerder de toutes les manières possibles, à croire qu'elle y avait voué sa vie !

Se résignant au bout de quelques minutes, il sortit un balai du placard – un balai qui ne volait pas – et se mit à l'œuvre. Un de ces jours, il la tuerait…