L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (17)

« Eh ben, t'as une tête de zombie ! s'exclama Akos Hadik en voyant Jonas rentrer dans le village de baraquements provisoires des dragonniers dans l'Enclos. Et je sais de quoi je parle, j'ai déjà eu affaire à deux ou trois bougres de leur espèce y a quelques années, ils ont presque failli m'avoir...

« N'importe quoi, le rabroua Andrej en croisant les bras.

« Ah, et pourquoi donc ? cracha le Hongrois, profondément outré.

« Les zombies, ça bouffe les cervelles. Alors pourquoi ils t'auraient attaqué, y aurait pas eu de quoi bouffer ?

« Ha ha, très drôle ! Très mature comme blague, vraiment !

« Les gars, c'est pas le sujet, les interrompit Aaron, las de leurs incessants enfantillages. Salut, Raski.

« Bonjour…, répondit ce dernier, effectivement blanc comme un linge. Vous auriez quelque chose à boire… ?

« Tu veux du thé ? proposa aimablement Andrej, habitué aux goûts du Britannique.

« Non… quelque chose de plus fort, s'il vous plait… »

Les trois dragonniers assis face à lui sur une table de la petite taverne se regardèrent, surpris. Jamais Radziejewski n'avait demandé à boire de l'alcool, auparavant.

« Euh, ouais…, fit Akos, étonné. Tiens, un verre de Balaubere…

« Vous auriez pas… du Whisky-Pur-Feu, plutôt ? J'ai vraiment besoin de quelque chose de fort… »

De plus en plus surpris, ses compagnons obtempérèrent toutefois et bientôt, Jonas se retrouva à siroter un grand verre de whisky, appuyé sur le dossier de sa chaise, l'air plus mort que vif.

« Euh…ça va ? demanda Andrej avec précaution. Tu… t'as pas l'air dans ton assiette, Radziejewski…

« …gloup… oui, ça va, merci… »

Mais l'ex-psychomage ne semblait pas enclin à s'étendre davantage sur son état, alors les autres préférèrent ne pas le brusquer.

Cela faisait presque deux semaines qu'il effectuait des tests d'intelligence, de mémoire ou d'apprentissage sur des jeunes dragons, pas plus âgés qu'une demi-douzaine d'années. Les résultats étaient pour le moment plutôt proches de son hypothèse de départ : les capacités cognitives des dragons mettaient du temps à se développer, mais étaient, à l'âge de cinq ou six ans, bien supérieures à celles de nombreux autres animaux – comparables en fait à celles d'enfants humains du même âge. Pour certaines tâches, ces reptiles évoluaient même plus vite que nous, comme par exemple la représentation spatiale, vitale pour pouvoir voler correctement.

Cependant, Jonas ne pouvait pas encore conclure sur la réelle intelligence des dragons à l'âge adulte : il lui manquait encore plein de données. Mais ses expériences s'avéraient néanmoins très utiles pour mieux comprendre le développement des dragonneaux, et donc pouvoir à l'avenir élaborer des méthodes d'élevage et de prise de soin pour que ces créatures puissent grandir dans les meilleures conditions dans les enclos régulés par les sorciers.

Etrangement, il n'avait encore parlé de rien aux dragonniers qui l'entouraient – mis à part à Irina Hori, en laquelle il plaçait toute sa confiance. Ils n'étaient pas sans connaître la nature de ses recherches : mais, lorsqu'ils demandaient des précisions, il devenait de plus en plus évasif, presque méfiant. Les draconologues sur le terrain ne s'étaient rendus compte de ce lent et subtil changement de mentalité que très récemment – et cette soudaine envie de whisky, alors que Jonas était connu pour ne pas très bien tenir l'alcool, contribua à leur faire se poser des questions à son sujet.

« Alors… je me demande, comment ça avance, tes expériences ? » tenta quand même Akos.

Jonas plissa les yeux avant de les fermer complètement. Sa migraine… elle était omniprésente. Il percevait le monde extérieur à travers un voile de douleur qui atténuait tous ses sens, ce qui le poussait à se montrer exagérément méfiant, parfois même de manière irrationnelle, sans s'en rendre compte.

Il dut presque se forcer à répondre, d'une voix rendue pâteuse à cause de l'alcool :

« J'ai… terminé. Du moins, avec la première série de tests. Mais je vais encore avoir besoin de temps… pour… »

Il n'acheva pas sa phrase. Les trois autres s'étaient un peu penchés vers lui pour mieux entendre sa voix ténue par-dessus le bruit ambiant de la taverne : il avait rouvert les yeux et les fixait à présent d'un air farouche.

« Tu devrais te reposer, conseilla Andrej, maternel. Tu n'as vraiment pas l'air…

« Je vais parfaitement bien, le coupa Jonas, je suis médicomage. Enfin, étais. »

Il se leva et se tint debout, un peu chancelant. Son teint avait blêmi, malgré le fait qu'il venait d'ingurgiter cinq cent millilitres de Whisky-Pur-Feu en quelques dizaines de secondes.

« Je dois y aller. Merci pour le verre, je vous rembourserai demain… »

Akos, Andej et Aaron ne purent que l'observer d'un œil à présent inquiet s'en aller du bar, dans l'indifférence générale des dragonniers éreintés par une dure journée de travail.

ooooo

Hori se précipita vers la porte à laquelle un sombre abruti frappait inlassablement depuis presque dix minutes, à intervalles réguliers.

« Ça va, ça va, marmonna-t-elle dans sa barbe en attrapant un vieux peignoir qui trainait de manière inexpliquée dans le chaudron de la cuisine, en compagnie de quelques flacons de Poudre de Cheminette, d'un livre de divination et d'une boite de produit d'entretien pour balais. Quel bordel…, commenta-t-elle. Oui, bon, ça va ! cria-t-elle vers la porte en enfilant le vêtement étriqué. Vous avez pas envie de me voir à poil, non plus ! »

La dragonnière ouvrit enfin la porte… sur Jonas, à sa grande surprise. Elle sourit jusqu'aux oreilles et le laissa entrer sur une exclamation enjouée :

« Tiens ! Radj-ski ! ça fait presque deux jours que je t'ai pas vu, ça fait plaisir ! Je pensais que c'était encore la voisine, elle arrête pas de se plaindre de l'odeur de soufre qu'elle qualifie d' « infecte »… Pfff, jamais vu une pétasse pareille ! L'odeur des organes internes de dragons, c'est sûrement pas infect ! »

Jonas sourit faiblement face à son incompréhension naïve des normes sanitaires du monde extérieur :

« Tout est bon dans le dragon, ironisa-t-il à mi-voix.

« Bien, alors quel bon vent t'amène ? s'enquit Irina sans l'entendre. Tes recherches, ça a progressé ? La dernière fois, il te restait encore plus de cent dragons à tester…

« J'ai fini, annonça-t-il.

« Quoi, en deux jours ?!

« J'ai pas beaucoup dormi… Mais maintenant, je peux enfin mettre en évidence des résultats. »

Hori était aux anges.

« Mais c'est magnifique ! Faut fêter ça ! Viens, viens, on va ouvrir la bouteille de champagne qui traine là depuis presque douze ans, j'avais aucune occasion suffisamment bonne…

« Non… non merci, Irina, c'est très gentil mais non, la stoppa Jonas en lui attrapant l'avant-bras. J'ai… j'ai déjà bu, c'est pour ça que je suis là, je n'arrive plus à retrouver les clefs de ma chambre d'hôtel… Je pourrais dormir chez toi, s'il te plait… ? »

Irina ouvrit en grand sa bouche, profondément surprise, et eut un bref éclat de rire :

« Ha ! Mais c'est bien vrai ma parole, t'es complètement beurré ! Toi qui tiens si mal l'alcool, c'est ballot… viens, je vais t'aider, donne-moi ça… Là, assied-toi. Ça va ? ça tourne pas trop ? Dis-moi si tu te sens mal, je connais un sort contre la nausée, ça marche une fois sur deux mais la plupart du temps y a pas trop d'effets secondaires… Une fois, la peau d'Akos est devenue rose, mais bon, c'était juste une fois, il avait bu deux bouteilles d'un truc polonais fait à partir de patates et de betteraves, j'te raconte pas la cuite qu'il s'est pris le lendemain… Tiens, un coussin si tu veux t'allonger. Ça va, pas de nausées ? »

Elle parlait presque sans interruptions, Jonas n'arrivait même plus à distinguer les syllabes. Au bout d'un moment, sa voix devint un bourdonnement apaisant qui calma un peu sa migraine, l'espace d'un instant. Il ferma tout naturellement ses yeux et s'assoupit, encore sale et habillé, sur le lit improvisé à partir du canapé dans le salon vers lequel Irina l'avait mené.

Son réveil fut moins douloureux qu'il ne s'y serait attendu : les effets de la gueule de bois compensaient étrangement ceux de sa mystérieuse migraine persistante. Bien qu'il se sente patraque, il arrivait au moins à réfléchir sans trop de peine.

La première chose dont l'ex-psychomage se souvint, c'était de ses notes, contenues dans un carnet, dans son sac. Il l'avait trainé précieusement calé contre sa poitrine toute la veille durant, pris d'une étrange crise de paranoïa qu'avaient déclenchée les dragonniers à la taverne de l'Enclos. Ses souvenirs étaient flous et fragmentaires… pourtant, il avait la nette impression qu'il ne s'était pas retrouvé chez Irina par hasard.

Inconsciemment, Jonas enfonça sa main droite dans sa poche, où il sentait peser un petit objet : dans un cliquetis, il en ressortit ses clefs. De cela, il s'en rappelait : jamais il n'avait égaré les clefs de son hôtel, cela n'avait été qu'un prétexte mensonger pour venir loger chez sa directrice de stage, par crainte de… de quelque chose. La veille au soir, il s'était téléporté de l'Enclos vers le quartier magique de Bucarest et puis… puis il s'était senti suivi.

Lâchant les clefs par terre, il se jeta dans un mouvement de panique vers son sac, abandonné sur le sol du couloir d'entrée, là où il l'avait laissé la veille. Il en inspecta méthodiquement toutes les poches. Quelques affaires avaient disparu parmi lesquelles, son carnet de notes.

Ses craintes n'avaient pas été infondées.