L'Ambassadeur Maudit

3 Mondanités

Ils réapparurent dans une pièce triangulaire de dimensions modestes et à l'atmosphère glaçante. Bicelmos regarda autour de lui, surpris : c'était sa première visite à Azkaban et il était un peu étonné de trouver un endroit qui ressemblait grosso modo à un bureau de travail.

L'un des murs était occupé par une large étagère remplie de vieux livres d'aspect repoussant. Devant celle-ci, une longue table peinte en noir avec un siège recouvert de velours. Les deux autres murs, de couleur sombre, étaient délicatement sculptés de fresques d'animaux en bas-relief. Le sous-secrétaire s'en approcha, fasciné : il y en avait une bonne dizaine et ils n'avaient aucun rapport les uns avec les autres. La fresque ne racontait pas une histoire, mais paraissait constituée d'éléments aléatoirement réunis au même endroit.

"Si je suis un ambassadeur, alors cet endroit est en quelques sortes mon ambassade. Nous sommes au sous-sol d'Azkaban. Ce que vous regardez là, ce sont les Patronus de mes prédécesseurs à ce poste, exposa la voix d'Orpheus derrière lui.

- Les Patronus ? s'étonna Bicelmos en se retournant. De vos prédécesseurs ?

- Oui. Comme tu le sais, notre magie est un peu... spéciale. Nos Patronus aussi sont particuliers : ils sont beaucoup plus tangibles et matériels que ceux des sorciers normaux, et n'ont pas une couleur argentée, mais sont noirs. Ils sont également beaucoup plus simples à produire, émettent une chaleur intense et durent plus longtemps lorsqu'ils apparaissent. Après notre mort, ils se... détachent, en quelques sortes de nous et viennent fusionner avec ces murs. J'imagine que c'est lié au fait qu'on ne peut pas interagir avec nos fantômes après notre mort, même en ayant le "don" pour ça..."

Émerveillé, Bicelmos braqua son regard sur les délicates sculptures murales et tendit la main vers l'une d'entre elles, située entre un chat et un hérisson, en retenant son souffle mais sans oser la toucher. L'animal représenté était un immense papillon de nuit aux ailes déployées.

"Celui-là... il a appartenu à Lazarus Geist, souffla Orpheus. S'il est aussi grand, c'est certainement à cause de la puissance magique de son propriétaire..."

Le papillon de nuit était si réaliste que, malgré sa taille démesurée, il semblait presque vivant et donnait quasiment l'illusion de remuer ses antennes velues.

"Geist... il parait qu'il a mal tourné...

- Oui, c'est malheureux. Il a été endoctriné par des partisans de Grindelwald et s'est retrouvé dans le mauvais camp... Il a ordonné aux Détraqueurs de commettre des actes horribles sur ceux qu'il jugeait ses ennemis, trois personnes ont connu le Baiser par sa faute..."

Orpheus, mal à l'aise, s'ébroua, chassant le frisson désagréable qui se propageait le long de sa colonne vertébrale : il avait toujours ressenti une sorte de fascination lointaine pour Lazarus, mais mêlée à une terreur sourde. Il était né lorsque son prédécesseur mourut, et en était reconnaissant à la Providence : rencontrer ce funeste personnage n'aurait pas été une partie de plaisir… Cela lui suffisait déjà amplement qu'on ne cesse de lui vanter ses mérites passés pour qu'il en prenne de la graine et se débarrasse de son manque de caractère.

Bicelmos affichait à présent une moue dégoûtée en fixant le papillon de nuit.

"Allons plutôt dehors, on a du pain sur la planche", détourna Orpheus son attention de la macabre fresque.

Complètement sidéré, Bicelmos regardait Persefson en se tenant un peu à l'écart, protégé par l'éclat argenté de son Patronus en forme de mouton d'Écosse. L'homme aux cheveux bouclés se dressait face à une dizaine de Détraqueurs, la tête levée vers le haut pour voir leurs têtes encapuchonnées, sans paraitre incommodé par les glaçons qui s'étaient formés sur ses chaussures. Leur langue était parfaitement inaudible pour un humain normal, mais il était évident à les voir qu'ils étaient plongés en pleine discussion.

Au bout d'une dizaine de minutes environ, Persefson se détourna des créatures ténébreuses et se dirigea d'un pas chancelant vers le sous-secrétaire. Ce dernier se précipita pour le soutenir s'il s'effondrait, mais Orpheus lui indiqua que tout allait bien d'un geste de la main.

"J'ai chopé une de ces migraines..., marmonna-t-il néanmoins lorsqu'il fut arrivé au niveau de Leprechaun.

- Vous êtes sûr que ça va ? s'inquiéta le jeune fonctionnaire.

- Oui oui, c'est rien... Je vais juste aller m'allonger un moment dans mon bureau... Il ne faut jamais montrer de signes de faiblesses face aux Détraqueurs, même quand on est pote avec eux..."

Il eut un ricanement amer et partit en direction de l'escalier qui menait au sous-sol, à son "ambassade".

Bicelmos l'y retrouva recroquevillé sur le sol en position fœtale en train de sangloter.

"C'est rien, c'est rien, renifla-t-il entre deux pleurs, c'est juste que... la vie, c'est vraiment de la merde..."

Et ses sanglots redoublèrent d'intensité, incontrôlables.

Le sous-secrétaire, ne sachant trop quoi faire pour l'aider, bafouilla vaguement qu'il allait lui faire du thé et commença à faire apparaitre une bouilloire avec sa baguette magique. Il s'aperçut cependant très vite qu'il lui manquerait toujours l'ingrédient essentiel - à savoir, les feuilles de thé - puisqu'un sorcier ne pouvait pas faire apparaitre de la nourriture.

Désemparé, il se mit à tourner en rond dans la pièce en cherchant quelque chose qui pourrait l'aider.

Entre-temps, Persefson s'était repris et se relevait, un peu tremblant, en essuyant ses larmes et sa morve du revers de la manche. Les Détraqueurs lui avaient encore fait le coup de lui réciter "Spleen" de Baudelaire en échange d'informations. Et comme si ça ne suffisait pas, ils avaient profité de son absence pour se renseigner sur la notion de "syndicats" dans des livres moldus - ils avaient carrément lu toute l'œuvre de Karl Marx et avaient adoré - et décidé de lui pourrir l'existence avec leurs histoires de grève, de semaine de trente-cinq heures, de congés payés, de lutte des classes...

En revanche, ce qu'ils lui avaient appris n'était pas anodin, se remémora-t-il soudain : en effet, Gérald, le Détraqueur chargé de surveiller Sirius Black, l'homme qui s'était évadé, était subitement parti quelques jours auparavant. Les autres Détraqueurs, la tête pleine d'idéaux socialistes, l'avaient laissé faire, le considérant comme un ouvrier opprimé par le patronat qui avait besoin d'air. D'après eux, il avait toujours voulu visiter Londres et c'était probablement là qu'il se trouvait en ce moment même.

"Ah ! Vous allez mieux ! s'exclama Bicelmos, rassuré. Je vous ferai du thé dès qu'on reviendra sur la terre ferme...

- Quoi ? le coupa distraitement Persefson. Écoute Leprechaun, on doit retourner à Londres. Un Détraqueur est parti s'y promener, il aura probablement des informations... Gérald ne s'est jamais montré agressif, je le vois mal provoquer des mouvements de paniques dans la population moldue pour s'amuser, mais il faut tout de même rester vigilants, ça reste un Détraqueur... il pourrait nous lire du Shopenhauer...

- Hein ?" fit Bicelmos les yeux vides de compréhension.

Mais Orpheus ne l'écoutait déjà plus et fouillait dans un tiroir de son bureau pour en ressortir un Portoloin en forme de rouleau de scotch.

Le seul avantage qu'Orpheus voyait au fait de séjourner à Azkaban était que les Détraqueurs aspiraient systématiquement toutes les âmes des fantômes qui s'y trouvaient ; ainsi, il n'était jamais dérangé par ces derniers. En revanche, une fois dans la grande ville qu'était Londres, la situation se modifiait drastiquement : presque à chaque coin de rue se trouvait l'esprit d'un défunt, soit en train d'errer, soit en train de quitter cette dimension terrestre ou se désintégrant pour ne plus exister du tout. Et puisque son pouvoir lui permettait de les voir, entendre, sentir et toucher, il ne pouvait pas réellement les distinguer des autres passants.

Ainsi, lors de leur enquête pour retrouver Gérald, Bicelmos fut surpris de le voir à plusieurs reprises s'excuser d'avoir heurté un homme alors qu'ils n'avaient croisé personne, pâlir en voyant un fantôme particulièrement répugnant (un pauvre type qui avait été jeté dans de l'acide par la mafia pour se débarrasser du corps), devenir rouge comme une pivoine en apercevant une jeune femme complètement nue (morte dans sa baignoire intoxiquée par le gaz de la cuisine qu'elle avait oublié d'éteindre) ou encore aider une vieille mémé aveugle inexistante à traverser la route.

Le soir fut vite arrivé et ils n'avaient aucunement progressé. Orpheus finit par proposer de retourner chez lui, invitant son compagnon à dîner, et de reprendre les recherches le lendemain. Après moult remerciements tarabiscotés, Bicelmos accepta la proposition et ils allèrent dans le quartier où habitait l'"ambassadeur" en prenant le bus moldu.

Bernard, Louisette et le comte de Falkenstein, qui avaient attendu son retour avec inquiétude pendant toute la journée, se réjouirent en le voyant reparaître. Ne pouvant pas voir son invité, ils présumèrent qu'Orpheus était seul et vinrent l'aborder en chœur.

Très surpris, Bicelmos observa son hôte bousculé par une force invisible, lui serrer la main à plusieurs reprises et lui déclarer que non, il n'avait pas le cœur à jouer au bridge ce soir, surtout si c'était avec des règles absurdes.

"Veuillez m'excuser, Leprechaun, se rappela-t-il de son invité. Faites comme chez vous, installez-vous où vous le

désirez..."

Tandis qu'il partait précipitamment dans la cuisine pour préparer un repas, Bicelmos regarda autour de lui en quête d'un siège. Le salon était un vaste fouillis de vêtements laissés à l'abandon, de boites de conserve vides et de papiers administratifs à la date limite de renvoi dépassée depuis des lustres. Les quelques étagères de livres fixées aux murs croulaient sous la poussière et cela devait faire un bon moment que personne n'avait passé un coup de balais sur le sol.

Néanmoins, la table au centre et les chaises autour semblaient relativement propres ; Bicelmos porta son choix sur l'une d'entre elles. Sans toutefois savoir qu'il s'asseyait sur Bernard, qui lui-même ignorait tout de la présence du sorcier.

Orpheus revint en portant des assiettes de ragoût et écoutant avec désintérêt Louisette parler de sa courte vie. Il déposa le mets sur la table et adressa un sourire peu confiant à son invité (après un léger mouvement de recul en s'apercevant que les corps respectifs de Bernard et de Bicelmos se trouvaient superposés sur une même chaise).

"Je m'excuse, je n'ai pas vraiment pu faire mieux... désolé...

- Ce ragoût a l'air délicieux !" s'empressa d'affirmer Bicelmos pour ne pas gêner son hôte.

Ils se mirent à manger ; mais au plus grand désarroi du sous-secrétaire, Orpheus suivait une discussion qui lui était inaudible. Il n'eut le privilège d'en entendre que les quelques répliques suivantes :

"Mais non, c'était un pauvre type, c'est pas de ta faute si tu t'es faite larguer... À ta place, je lui aurais collé un procès au cul..."

"Par l'entrecuisse de Merlin... ta vie était vachement merdique, quand même... ça ne m'étonne pas que tu te sois jeté de ce pont..."

"Les échecs ? Bah, ça se joue avec des espèces de petites figurines sur un quadrillage. Mais j'ai jamais pigé les règles."

"... tu penses réellement ce que tu viens de dire, Louisette ? Parce que c'est vraiment pas sympa..."

"Mais non, tous les hommes ne sont pas comme ça !"

"Non, Louisette, je ne t'aiderai pas à te réconcilier avec Kévin en me faisant passer pour une diseuse de bonne aventure !"

"Mais tu peux arrêter de parler allemand un moment et causer comme tout le monde ?!"

"C'est ça, aufwiedersehen toi-même !"

Orpheus finit par plonger son visage dans le creux de ses mains, l'air terriblement ennuyé. Au bout de quelques minutes, Bicelmos se racla la gorge, indécis.

"Euh... je ne voulais pas vous déranger, vous semblez avoir vos propres soucis...

- Hmmm ? fit Persefson en relevant la tête. Oh non, pas du tout, s'empressa-t-il de le rassurer, je... je suis désolé, vous

savez, il y a plusieurs fantômes qui vivent avec moi ces derniers temps... Je m'excuse de vous avoir négligé... euh...

- C'est pas grave !" s'exclama l'autre avec véhémence.

Un silence gêné s'installa pendant quelques instants. Puis Orpheus tenta de relancer la conversation :

"Hum... vous êtes assez jeune, j'imagine que vous avez fini vos études récemment ?

- Oui ! À Poudlard !"

Quelle coïncidence, moi aussi, se retint de commenter sarcastiquement son aîné.

"Et dans quelle maison ?

- Serdaigle, monsieur ! Et vous, sans vouloir me montrer indiscret...?

- Serdaigle aussi."

Et je me demande toujours pourquoi, rajouta-t-il mentalement.

"Oh... sacrée coïncidence, n'est-ce pas, monsieur ?

- Si on veut... je me demande, la salle commune a-t-elle beaucoup changé depuis la dernière fois ?

- Eh bien... elle a toujours été vaste, ronde, aérée, avec un plafond bleu nuit parsemé d'étoiles... enfin, je me souviens surtout de la bibliothèque des Serdaigles, c'est là où je passais le plus de temps...

- Pour le coup, c'est une belle coïncidence : moi aussi.

- Ah oui ?

- Oui. J'aimais bien les livres."

J'étais nul en magie, j'essayais de compenser avec les connaissances, négligea-t-il de préciser.

En réalité, même en dehors de ses efforts pour améliorer ses notes désastreuses, il avait passé énormément de temps à bouquiner à Poudlard pour tenter de trouver des solutions à ses problèmes : acquérir de la puissance magique bien sûr, mais aussi être capable de mieux contrôler son pouvoir, de ne plus voir les esprits s'il le désirait, ainsi que fabriquer une potion d'oubli. Pourquoi une potion d'oubli ? Il l'avait oublié, justement... ce qui prouvait qu'au moins cet objectif, il l'avait atteint.

"Tu as eu l'occasion de croiser Mimi Geignarde ? demanda-t-il, curieux.

- Non... Mais j'en ai entendu parler... Elle hante les toilettes des filles du deuxième étage, non ?

- Oui... enfin, pas uniquement..."

Il soupira : il avait presque fini par oublier Mimi, ou plutôt Myrtle, depuis tout ce temps. À une époque, elle avait été son premier - et seul - amour d'étudiant. Ils se ressemblaient beaucoup, elle et lui - dépressifs, rejetés, différents...

Péniblement, il se souvint du chagrin déchirant qu'elle manifesta lors de sa dernière année à Poudlard, alors qu'ils savaient tous les deux qu'ils allaient devoir se quitter. Elle l'avait poussé au suicide pour qu'il puisse demeurer indéfiniment à ses côtés, mais un professeur lui avait bêtement sauvé la vie.

Il avait volé une barque, vogué au milieu du lac, s'était attaché à une grosse pierre et l'avait balancée dans l'eau pour couler. Myrtle l'avait attendu en flottant sous sa barque, en souriant, et l'avait enlacé lorsqu'il avait commencé à se noyer, avant que des bras salvateurs ne le tirent de l'ondée glaciale.

Sa première tentative de suicide… dans son esprit, elle demeurait liée au doux visage de Myrtle Warren.

En le voyant sombrer dans la mélancolie, Bicelmos ne sut, une fois de plus, pas comment réagir. Mais cette fois-ci, l'attente ne fut pas longue : Orpheus sortit de ses pensées et se rappela tout seul qu'il avait un invité.

Ils discutèrent encore pendant une heure, environ, de leurs jobs respectifs au ministère notamment, avant qu'il ne se fasse tard et que Leprechaun n'ait à partir. Une fois le sous-secrétaire dehors et après l'avoir poliment raccompagné dans l'allée du jardin, Persefson passa un long moment dans sa salle de bain à observer tristement des lames de rasoir tranchantes, avant de finalement les laisser tomber dans l'évier et de partir se rouler en boule dans son lit, exténué.

Cette fois-là, ses trois autres invités fantomatiques eurent la décence de le laisser tranquille.