L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (10)

« Ah, vous êtes en avance ! sonna la voix claire et chaleureuse de Charlie Weasley. Entrez donc, prenez place monsieur Raski ! »

Radziejewski sourit faiblement, un peu gêné, mais obtempéra et pénétra par la porte ouverte. Il n'avait pas voulu mettre son hôte mal à l'aise en arrivant en retard et s'était pointé à l'Institut avec dix minutes d'avance en se disant qu'il allait patienter devant la porte. Malheureusement, celle-ci était grande ouverte et Weasley l'avait aperçu dès qu'il était arrivé.

« Encore merci pour votre invitation, monsieur Weasley, s'inclina-t-il poliment, en venant à l'étranger je ne m'attendais pas à être invité à prendre le thé de sitôt ! »

Charlie eut un rire franc et l'invita d'un geste à prendre un siège face à son bureau décoré de babioles diverses, principalement en rapport avec les dragons mais également quelques cadres de photographies représentant un groupe de rouquins dans toutes sortes de décors, dont Jonas déduisit qu'il s'agissait de la famille Weasley.

« Oui, j'ai une famille nombreuse, s'amusa Charlie voyant le regard de l'ex-médicomage. Cinq frères et une sœur.

« Une fratrie importante, hocha Jonas la tête en souriant. Vous avez l'air de bien vous entendre sur les photos ! Je vous envie presque, j'étais enfant unique.

« Oh, vous savez, ça n'est pas toujours facile de vivre à neuf sous un même toit ! se plaignit avec humour le dragonnier, affichant toutefois un sourire attendri prouvant qu'il pensait le contraire. Surtout pour papa et maman, avoir autant de bouches à nourrir, ça n'est pas de la tarte ! »

Mais dans ses yeux, on pouvait lire qu'ils lui manquaient tous beaucoup.

Par réflexe professionnel, Radziejewski faillit lui demander de lui parler de sa relation avec sa mère et de ses souvenirs d'enfance, mais se retint de justesse : il n'était pas en consultation, Charlie Weasley n'était pas un patient. Il se contenta de hocher la tête en souriant aimablement avant de rebondir sur un autre sujet :

« Cela m'étonne un peu à présent que vous ne soyez pas reparti au pays, maintenant qu'on m'a renseigné sur la situation actuelle en Europe de l'Est. Vous-même aviez l'air surpris au plus haut point de croiser un autre Anglais. Ne chercheriez-vous pas inconsciemment à éviter le nid familial pour partir en quête d'affirmation de soi ? » ne put-il s'empêcher d'ajouter sur une pointe d'humour.

Charlie fut amusé par la pique, et songea que son interlocuteur s'était très soigneusement élaboré sa fausse identité d'ex-psychomage. Il n'était pas encore totalement fixé à son sujet : « Raski » était très convaincant – trop, peut-être. L'hypothèse qu'il fût un habile Mangemort déguisé n'était pas totalement à exclure…

« J'avais encore des affaires à régler en Roumanie, répondit-il évasivement, tout en attirant d'un Accio informulé la théière et deux tasses vers son bureau. Tenez, tendit-il le récipient rempli d'un liquide chaud et odorant à son invité, qui le remercia d'un signe de tête. Parlons plutôt de vous : comment se sont déroulés ces premiers jours ? Hori est-elle aimable avec vous ? Vous a-t-elle fait voir des dragons ou pas encore ? Comme je la connais, si ce n'est déjà fait, ça ne saurait tarder… »

Jonas acquiesça vivement, le visage soudain rayonnant : sans s'en apercevoir, ces derniers jours, il était complètement obnubilé par les dragons et par Hori et ne cessait de penser à son court séjour au camp du couple de Pansedefers. Il narra – un peu confusément mais avec grande verve – l'essentiel des événements qui s'étaient produits durant sa première semaine de stage, omettant seulement son expérience idiote sur le Pansedefer mâle : Charlie Weasley, étant Britannique, aurait pu être au fait de la chartre sur l'honneur que juraient de respecter les maîtres en Légilimancie de Grande Bretagne, et trouver cet acte suspect de la part de quelqu'un qui prétendait en avoir été un.

« Je vois que vous vous plaisez déjà beaucoup en Roumanie ! déclara Weasley une fois que l'ex-psychomage eut terminé.

« En effet », sourit un peu timidement Jonas en retour, craignant d'avoir ennuyé son hôte.

Mais Charlie Weasley était réellement intéressé par le récit de l'ex-médicomage : il s'étonnait d'ailleurs qu'Irina Hori, d'ordinaire sarcastique au possible et parfaitement insupportable pour la plupart des gens – sans parler de son aspect rebutant (il n'avait jamais connu de femme aussi peu féminine et aussi négligente vis-à-vis de son hygiène corporelle !) – soit en si bons termes avec ce petit Anglais bedonnant, discret et poli, qui semblait aux antipodes de ce qu'elle représentait, que ce soit physiquement ou du point de vue de leurs personnalités.

« Et sinon, des soucis avec la langue ? Le roumain est très éloigné de l'anglais, ce n'est pas toujours facile pour les nouveaux venus…

« Oh, ne vous inquiétez pas, je commence à plutôt bien le maîtriser, le rassura l'ex-psychomage. J'avais commencé à apprendre avant de venir ici, même s'il me manque encore du vocabulaire je comprends la plupart des conversations. Et je me suis payé un sort de Babel les premiers jours.

« Vous avez bien de la chance, j'ai mis presque un an avant d'arriver à avoir une discussion cohérente avec la secrétaire, rit Charlie. Mais j'imagine bien qu'étant donné votre profession, vous devez avoir l'habitude d'apprendre de nouvelles langues ? »

Radziejewski fronça les sourcils.

« Ma profession ? Mais je suis aspirant draconologue…

« Oui oui, bien sûr, je parlais de votre ancienne profession, le coupa Charlie pour le rassurer. Triturer l'esprit des fous pour essayer de les comprendre, c'est comme apprendre une nouvelle langue, n'est-ce pas ? »

Il adressa un clin d'œil de confidence à son invité.

« Il ne croit toujours pas que j'étais psychomage », se désola intérieurement Jonas.

Mais il se contenta d'afficher un sourire maladroit et nerveux et de se tripoter les mains d'un air gêné.

« Les maladies mentales ont souvent un dialecte récurrent en commun : la souffrance. Il y a moins de diversité de langages qu'on ne pourrait le croire, malheureusement… »

« Il cache sacrément bien son jeu, le bougre ! » songea Charlie.

Mais il enchaîna :

« C'est sûr, ce n'est probablement pas le plus gai des métiers… J'arrive à comprendre que vous ayez décidé d'en changer, et je suis heureux que vous ayez choisi de venir ici pour l'exercer, c'est un vrai plaisir pour moi de vous avoir rencontré !

« Merci beaucoup, le plaisir est réciproque », renchérit poliment Jonas.

Les deux hommes finirent leur thé tout en parlant de choses et d'autres. L'ex-médicomage apprit que Charlie avait depuis toujours été passionné par les dragons et qu'il s'était immédiatement orienté dans cette branche sitôt ses études à Poudlard terminées – ce qui expliquait son jeune âge – et qu'il s'occupait principalement de récupérer, de soigner et d'élever les bébés dragons orphelins ou séparés de leurs parents (bien qu'il étudiât également quelques spécimens adultes) et qu'il était politiquement impliqué dans la lutte contre le braconnage et le pillage des nids de dragons, ainsi que contre la mise en circulation des œufs dérobés sur le marché noir sorcier. Il lui décrivit également ses quelques voyages à l'étranger en compagnie de sa famille, et lui annonça même qu'il retournerait bientôt en Grande Bretagne, sitôt ses quelques « affaires à régler » terminées, pour assister à la Coupe du Monde de Quidditch.

« Vous viendrez aussi ? »

Jonas secoua la tête en toussotant un peu, et expliqua à Weasley qu'il ne portait pas le Quidditch dans son cœur depuis qu'il s'était cassé une jambe en tombant d'un balai. Charlie, en véritable passionné de ce sport – passion qui prenait la deuxième place, juste derrière celle des dragons – fut incapable de comprendre cette défiance.

Ils finirent par parler de la situation politique en Angleterre et dévièrent tout naturellement sur les événements inquiétants en Albanie. Jonas comprit très vite, mais un peu trop tard, que là était le but de Charlie, le véritable cœur de la conversation qu'il avait souhaité avoir avec lui : il s'était à présent penché en avant sur son bureau et scrutait attentivement toutes ses réactions par-dessus la théière, vide depuis un moment.

Radziejewski évita du mieux qu'il put tous les pièges que lui tendait Weasley dans le but qu'il trahisse son identité secrète inexistante et répondit évasivement à ses questions, se justifiant en lui expliquant qu'il ne s'était pas intéressé à ce sujet précis et qu'il ne pourrait avoir d'avis fixé là-dessus. Globalement, il se contenta de dire « la magie noire, c'est mal lutter contre le mal, c'est bien » et préféra ne pas pousser la réflexion plus loin, de peur que Charlie n'interprète de travers ses idées.

Il ressortit du bureau environ deux heures et demi après y être entré, et remercia chaleureusement son hôte de l'avoir invité et de lui avoir sacrifié son temps, suite à quoi Weasley l'assura de son amitié la plus sincère et lui souhaita bonne chance pour la suite de son stage pratique. Ils se séparèrent, chacun avec un avis mitigé vis-à-vis de l'autre.

Le rouquin, en se rasseyant à son bureau après avoir éconduit son invité, souffla lentement, les yeux perdus dans le vague, plongé dans ses pensées, oubliant même de ranger les tasses et la théière. Il ne savait plus trop que penser de cet étrange personnage, d'apparence si banale mais au comportement si paradoxal…

Devrait-il contacter Percy pour lui demander si le Ministère avait envoyé un quelconque agent secret en Roumanie, ou si au contraire un nouveau prisonnier s'était échappé, comme Sirius Black l'année précédente, de la prison d'Azkaban ?