L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (9)

« …ski ? Radj-ski ? Bon Dieu, réponds ! »

Jonas entrouvrit les paupières et attendit un moment que le flou ne se dissipe, en essayant de s'empêcher de paniquer. Où était-il ? Qui était-il ? Ou plutôt, qu'était-il ? Qu'est-ce que c'était que cette peau fragile, cette chair molle, ces poumons froids ? Où étaient passées ses ailes ?

Puis soudain, manquant presque de l'assommer, tout lui revint : il était un être humain, il s'appelait Jonas Radziejewski, il était psychomage. Enfin, ex-psychomage. Et il avait tenté un truc vraiment, vraiment débile…

« Bordel t'es réveillé ! Allez, réponds, du con ! Tu sais ce qui vient de se passer ? »

Le visage au long nez et à la mâchoire efflanquée d'Irina Hori obstruait tout son champ de vision. Une affreuse odeur de chair brûlée et de pus stagnant atteignit les narines de l'ex-médicomage.

« Ça schlingue…, ne put-il s'empêcher de marmonner.

« Ah bah c'est comme ça qu'on parle à une dame ?! Dis-donc, la Belle au Bois Dormant, tu devrais plutôt me r'mercier à genoux au lieu de critiquer mes odeurs corporelles ! »

Néanmoins, elle s'éloigna un peu, le laissant respirer goulument une bouffée d'air frais.

« Qu'est-ce que… qu'est-ce qui s'est passé… ? demanda-t-il d'une voix faible tout en essayant de se redresser sur ses bras tremblants.

« Ah bah là réside toute la question ! s'exclama Hori en ricanant. T'as jeté un Legilimens sur le dragon, puis t'es resté raide comme une statue pendant au moins dix minutes avant de t'effondrer d'un coup. Ça fait une demi-heure que j'essaye de te faire revenir à la vie, j'ai presque cru que t'étais tombé dans le coma. »

Jonas tenta de se remettre les idées en place tout en s'asseyant – on l'avait transporté jusqu'à une paillasse dans une tente – mais son esprit était encore trop embrouillé.

« Dix minutes, vous dites ? » s'étonna-t-il, incrédule.

Dans ses souvenirs, c'était au maximum trois secondes.

« Ouaip. Alors, raconte ! T'as vu quoi dans la caboche du dragon ? »

Jonas secoua la tête, retira ses lunettes et se frotta les yeux d'une main tout en se pinçant la base du nez. C'était confus, trop confus. Une telle confusion n'avait pas sa place dans son esprit ordonné, cartésien.

« J'en… j'en sais trop rien, finit-il par murmurer avec difficulté. C'est passé si vite… Juste… des impressions, des sensations. Rien de vraiment concret. »

Il ravala bruyamment un peu de salive, ne sachant pas s'il devrait développer davantage : il ne se sentait pas totalement dans son assiette et ne souhaitait pas ressasser cette expérience étrange qu'il avait vécue – du moins pas avant d'avoir remis ses pensées en place et d'avoir rationnalisé, la tête froide, ce qui s'était produit.

« J'crois que personne avait jamais tenté un truc pareil ! s'extasiait Hori pendant ce temps. Je me demande d'ailleurs pourquoi… pourquoi personne y a jamais pensé ? C'est fou !

« D'une part, le sortilège de Légilimancie est assez récent d'un point de vue historique, n'étant apparue qu'à la fin du dix-neuvième siècle – d'autres sorts de lecture des pensées existaient auparavant, mais se limitaient généralement à uniquement projeter l'état de conscience actuel de la personne visée – là où la Légilimancie va beaucoup plus loin, pénétrant jusqu'aux souvenirs et à l'inconscient des gens. »

Hori hocha la tête avec intérêt : elle ignorait tout cela, et s'apercevait à présent qu'il s'agissait sûrement d'un sujet presque aussi passionnant que les dragons.

« D'autre part, poursuivit Jonas, un peu essoufflé, appliquer la Légilimancie aux animaux s'est soit révélé infructueux, soit carrément dangereux : certains des premiers Légilimens qui ont tenté l'expérience en seraient devenus fous. Malheureusement, on manque de documentation à ce sujet puisque la pratique a été interdite en Grande-Bretagne seulement quelques années après l'invention du sortilège, ainsi que dans quelques autres pays. Tout maître Légilimens déclaré doit prêter serment sur son honneur qu'il n'infligera jamais sa magie à une créature non consentante – et les animaux ne peuvent pas donner leur accord.

« Attendez…cela veut dire que ce que vous venez de faire…était illégal ? »

Radziejewski haussa les épaules, avant de secouer la tête :

« J'ai changé de métier, je ne suis plus psychomage. Le serment ne me concerne plus…

« Vous n'avez pas l'air d'en être totalement convaincu. »

L'ex-médicomage eut un rire sans joie.

« Vous savez, dans tous les cas ce n'est pas un serment inviolable : des tas de Légilimens outrepassent sans plus d'états d'âmes ce code d'honneur, et sur des humains qui plus est, pas des animaux. Et il ne leur arrive rien du tout, légalement parlant. D'aucuns de ses opposants racontent même que le directeur actuel de Poudlard, notre école de magie nationale, aurait usé de son don en la matière pour arriver à ce poste…ça vaut ce que ça vaut comme information, mais cela ne m'étonnerait probablement même pas s'il s'avérait que c'est la vérité, tant le milieu des maîtres Légilimens est corrompu.

« Même s'ils n'encourent aucune sanction pénale, moralement, cela les affecte, répliqua pourtant Hori d'un air grave. C'est pour ça que vous êtes parti : vous ne supportiez plus ce manque d'éthique. »

Jonas sourit d'un air triste et secoua la tête.

« Puissiez-vous avoir raison… Malheureusement, je ne suis pas le vaillant défenseur de l'éthique que vous imaginez. À l'époque, je me contentais simplement de fermer les yeux sur ce qui se passait autour de moi, sans prendre la peine de protester ou même de m'indigner. »

Hori ne sut pas quoi répondre, et l'ex-psychomage en profita pour réorienter la conversation sur le sujet d'origine :

« Les sorciers s'étaient mis d'accord, par convention, que les dragons étaient des animaux comme les autres, dépourvus de conscience de soi et de raison. De toutes manières, ils sont considérés comme trop dangereux pour les approcher… alors tenter de s'infiltrer dans leur esprit, sachant que cela n'aurait probablement pas plus de résultats que de lire les pensées primitives d'un lézard ? Je pense que l'idée a tout simplement été classée comme absurde par l'ensemble de la communauté des Légilimens.

« Donc personne n'a jamais cherché à savoir si les dragons avaient effectivement une conscience ?! tomba des nues la dragonnière. Quelle bande de crétins, ces Légilimens ! Sans vouloir t'offenser…

« Ce n'est pas si simple, fit Jonas en pinçant les lèvres et ignorant l'insulte. Il y a là évidemment une part de négligence scientifique, mais qui ne concerne pas spécifiquement les dragons : selon moi, des expériences de lecture de pensées et d'étude du fonctionnement émotionnel et cognitif des animaux auraient dû être poursuivies, sans forcément recourir à la Légilimancie qui peut s'avérer dangereuse. Les Moldus sont bien plus ouverts sur ce domaine – malheureusement, ils n'ont que peu de moyens pour faire significativement et rapidement avancer leurs recherches. Nous, qui avons pourtant la magie comme alliée, refusons catégoriquement de l'utiliser dans ce domaine précis, comme si nous avions peur de la connaissance qu'il pourrait nous apporter. Parce que, imaginez : si les animaux ont effectivement une âme semblable à celle de l'homme, que cela impliquerait-il ? Il en deviendrait presque immoral de manger de la viande !

« Vous pensez cela ? s'enquit Hori, circonspecte, songeant au lard qu'elle avait fait frire la veille.

« Des gens peuvent penser cela, tandis que d'autres n'en seraient pas particulièrement émus. Quoi qu'il en soit, cela entrainerait des bouleversements sociaux : beaucoup de gouvernements magiques ferment les yeux – voire encouragent – la maltraitance des créatures fantastiques, qui ont toujours représenté un problème vu que leur existence risque à tout moment de trahir celle de la communauté sorcière. La plupart des animaux magiques sont rares, voire en voie de disparition, et les gouvernements ne lèvent pas le petit doigt…

« Je suis bien d'accord avec vous sur ce point ! approuva vigoureusement la dragonnière. Les Norvégiens à Crêtes par exemple n'ont plus que quelques centaines de représentants de leur espèce, leur situation est totalement catastrophique ! Si nous ne faisons rien, dans quelques dizaines d'années, il n'y en aura plus du tout !

« Je sais », gémit presque Jonas.

Un violent mal de tête était venu s'ajouter à sa fatigue, et il se sentait fiévreux.

« Mais nous ne pouvons rien y faire…

« Si, nous pouvons, contra fermement Hori. Il faut que nous fassions avancer les recherches. En savoir plus, c'est le seul moyen que nous ayons de parvenir à trouver une solution. »

Jonas leva les yeux vers elle : à cet instant, elle lui apparut comme un brasier éclatant, effrayant mais dont il ne pouvait se détourner, comme si son regard était aimanté, quitte à se brûler la rétine en fixant cet astre incandescent sans ciller. Il eut soudain l'envie folle et irrationnelle de s'approcher d'un claquement d'ailes de ce soleil sans se soucier du risque de les faire fondre comme de la cire, et un rugissement monstrueux, inhumain, naquit au plus profond de sa poitrine sans toutefois atteindre ses fragiles cordes vocales, qui ne l'auraient pas supporté.

Soudain, effaré par ces pensées étrangères à son tempérament d'ordinaire calme et contemplatif, il cligna des yeux d'un air perdu et reprit pied avec la réalité. Son hallucination s'évapora d'un coup. Hori ne sembla s'apercevoir de rien.

« Quel idiot j'ai été… », se fustigea-t-il mentalement.