L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (13)

« CouUiOUiOUiouiii ! geignit le petit Cornelongue roumain aussitôt qu'Akos l'eut déposé dans son nid – placé à côté de nombreux autres nids séparés par de fines pellicules magiques empêchant les bébés dragons de s'entre-tuer.

« Je sais, je sais mon petit, mais écoute, c'est la vie, tenta Akos – ressemblant toujours à un dragon – de le rassurer, le cœur fendu par le petit cri pitoyable de la créature désemparée.

« Toutes mes félicitations pour ton bébé, maman Akos ! se moqua Irina sans aucune gêne et sans aucun remord. Mais laisse-le vite, ça vaudra mieux pour lui. Radj-ski ! Redonne-lui son apparence ! »

Jonas, qui admirait la gigantesque pouponnière d'un air béat – il devait bien y avoir cent nids flottant mollement dans les airs entre un et cinq mètres de haut, chacun contenant un petit reptile ailé ! – se détourna de sa contemplation et fit un pas vers sa directrice de stage en secouant la tête.

« Il vaut mieux ne pas encore le faire, tant que le dragonneau nous verra, expliqua-t-il. S'il voit la transformation de sa « maman » en homme, il risque de se sentir trahi. Mieux vaut qu'il croie qu'elle part à la chasse…

« Si elle part à la chasse, ça implique qu'elle va revenir…, réfléchit Andrej à voix haute.

« Quoi ? Eh, je ne compte pas me faire passer pour sa mère sous prétexte qu'il se « sentirait trahi » ! protesta Akos en agitant involontairement ses fausses ailes sur le dos. Il est orphelin de naissance de toutes façons, il a bien dû s'y habituer depuis le temps ! Ça fait…quoi… trois, quatre semaines qu'il a éclos !

« Et il est assez mature pour avoir bousillé ma belle cape toute neuve ! se plaignit Erwan – le jeune draconologue Français – d'un ton pleurnichard. Non mais, regardez-ça ! »

Et il mit presque sous le nez des quatre autres ce qui restait de son vêtement, dont tout un pan était poinçonné de trous, de griffures et de brûlures légères, sans compter la partie découpée par Hori pour en déloger le Cornelongue.

Jonas se gratta la tête, mal à l'aise, n'osant contredire Akos de peur de le vexer ou de le mettre en colère. Il était crucial pour le bébé dragon qu'il se sente en confiance dans cet environnement d'hommes, et pour cela un point d'ancrage à son identité de reptile par le biais d'un dragon factice adulte semblait idéal : les neurones-miroirs des animaux fonctionnent toujours nettement mieux lorsqu'ils se trouvent face à des individus morphologiquement semblables, et l'apprentissage comportemental des jeunes se fait essentiellement via l'action de ces neurones-miroirs. Ce jeune dragon – tous ces jeunes dragons – avaient besoin d'un dragon adulte comme point repère. Les draconologues et l'administration régulant l'Enclos ne semblaient pas avoir pris ce facteur psychologique en compte.

« Bon, très bien, on s'en va, fit soudain Hori, qui avait observé Jonas du coin de l'œil. Viens Akos, Radj-ski te redonne ton apparence de crétin lobotomisé dès qu'on sera à l'hosto…

« A l'hôpital ?! Mais c'est super loin ! se lamenta Akos.

« Fais comme elle l'a dit », intervint Aaron – l'Américain – d'un ton presque dur.

Avec étonnement, Jonas vit que ce dernier le fixait à présent avec intérêt et même respect.

Ils quittèrent la pouponnière, tentant d'ignorer le gémissement contrarié du bébé Cornelongue, mécontent de voir partir sa « mère » factice. L'hôpital se situait environ un kilomètre plus loin, à la bordure de l'Enclos, dans un village artificiel de tentes et de cabanes rudimentaires où séjournaient temporairement les dragonniers et administrateurs chargés de la protection et de la surveillance des dragons. Seuls quelques draconologues – comme par exemple Andrej et Aaron, comme l'apprit Jonas – étaient résidents permanents dans le domaine pour une durée de deux ans, les autres n'y passant pas plus de quelques jours, régulièrement envoyés dans d'autres zones de la Réserve par l'Institut. En discutant avec le draconologue Américain, l'ex-psychomage fut surpris de découvrir que Charlie Weasley avait récemment été nommé sous-directeur, responsable de la sécurité et de l'organisation logistique de l'Enclos – ce qui expliquait sa présence presque constante dans son bureau. Cela expliquait mieux l'ennui et la pointe d'amertume que Radziejewski avait perçus chez le rouquin lors de leur entrevue : Weasley était naturellement un homme du terrain, pas un bureaucrate.

Ils arrivèrent très vite à destination : sitôt les baraques peu élevées en vue, Jonas fit signe à Akos de s'arrêter. Le dragonneau, malgré sa vue perçante, ne pouvait plus les voir d'ici.

Le sorcier hongrois stoppa son pas et, croisant ses pattes griffues sur son torse en signe d'impatience, attendit que l'ex-médicomage nettoie consciencieusement ses lunettes aux verres épais avec un pan de sa chemise et sorte sa baguette de sa poche. Les autres s'étaient répartis en demi-cercle un peu à l'écart, observant attentivement, curieux de ce type de magie qu'ils n'avaient pas l'habitude de pratiquer.

Le Britannique murmura la contre-incantation et aussitôt, l'illusion qui avait transformé Akos en Cornelongue roumain se dissipa, laissant place à la silhouette trapue et mal rasée du dragonnier.

« Aaah, j'avais oublié à quel point t'étais moche ! soupira Hori de soulagement en voyant que la transformation s'était bien déroulée.

« Ta gueule, tu veux bien ? la rembarra tout aussi aimablement le Hongrois, dissimulant difficilement sa satisfaction d'avoir retrouvé forme humaine. Et toi, fit-il à l'intention de Jonas, qui recula d'un pas, intimidé, à l'avenir, tu me fais plus jamais de coups pareils, c'est clair ? Tu préviens avant d'ensorceler qui que ce soit !

« T…très bien, bégaya l'ex-psychomage.

« C'était tout de même du joli boulot, Radziejewski. »

Jonas se retourna, surpris qu'on l'appelle par son vrai nom : il avait fini par perdre espoir à ce sujet. Andrej lui souriait de toutes ses dents. Lorsqu'ils repartirent, le sorcier slave lui glissa :

« « Radziejewski », ça sonne tout de même mieux que « Radj-ski », non ? »

Radziejewski faillit le prendre dans ses bras en pleurant, heureux qu'au moins une personne sur terre soit capable de prononcer son nom de famille.

ooooo

Tous les sept avaient fini, comme le veut l'ordre naturel les choses, au bar – une cabane un peu plus grande que les autres caractérisée par la présence d'une grande quantité de fûts d'alcools divers, censée être en théorie le bureau administratif principal de l'Enclos, en pratique utilisée par les dragonniers pour d'enthousiastes beuveries.

Pendant qu'Hori et Andrej se disputaient la victoire dans une joute sensationnelle aux règles floues et probablement aléatoires impliquant des cartes à jouer ornées de symboles druidiques, cinq Bavboules, deux litres de vodka et un yoyo magique, Akos s'était lancé dans un débat enflammé avec Erwan - le Français - qui tentait vainement de le persuader que la Bretagne était un pays indépendant et qu'il n'était donc pas français malgré son accent, Aaron ronflait bruyamment affalé par terre (il avait tenté de jouer au jeu absurde d'Irina et d'Andrej – et avait lamentablement perdu au bout du cinquième verre) et le dénommé « Riri » essayait de communiquer par langage des signes avec Jonas, qui finit par comprendre au bout d'une demi-heure que le dragonnier muet lui demandait simplement de lui passer un verre de Balaubere. L'ambiance de convivialité et de camaraderie fut rehaussée à l'arrivée d'une autre équipe de draconologues revenus de l'autre extrémité de l'Enclos – ils avaient eu à gérer un duo de jeunes dragons qui s'étaient enfuis conjointement de la zone qui leur était réservée en attendant qu'ils grandissent, et avaient tenté de passer la barrière magique protectrice. Un des sorciers s'était pris une sérieuse brûlure à l'épaule, mais désirait d'abord se saouler avant d'avoir à aller à l'hôpital, prétextant que les sorts de guérison étaient encore plus désagréables à endurer que les blessures. En amis responsables, les autres s'étaient empressés de le fournir généreusement en boissons de toutes sortes, si bien que le dragonnier était à peine conscient lorsqu'ils finirent par le porter vers le centre de soins intensifs. Jonas l'aurait bien guéri lui-même, discrètement, mais il se sentait trop éméché pour oser exercer la médecine dans ces conditions, et s'était alors simplement contenté de désinfecter la plaie d'un sort en passant par hasard derrière lui, sans se faire remarquer. Il espérait que cela limite au moins un peu les risques d'infection, s'il n'était pas déjà trop tard…

La soirée se prolongea jusqu'à deux ou trois heures du matin. À force de côtoyer madame Hori, Jonas avait pris l'habitude de ces mœurs alcooliques, normalement insensées et même inconcevables pour un Anglais de son âge. Ces sorciers, majoritairement d'Europe de l'Est, avaient des coutumes bien différentes de celles des Britanniques, plus festives, moins entravées par la politesse et l'impassibilité. Ils pouvaient passer un temps fou au bar, à discuter de banalités pseudo-philosophiques devant un verre à moitié vide et un jeu de cartes entamé depuis des heures, et se réveillaient régulièrement avec la gueule de bois le lendemain après avoir ronflé une partie de la nuit dans un caniveau ou sur le trottoir, sur le chemin de leur maison.

Jonas décida de mettre un terme à la fête pour sa directrice de stage, voyant qu'elle s'était écroulée sur le sol, laissant Andrej victorieux, bien qu'il n'était pas non plus en état d'en être conscient. Il alla la ramasser, peinant à soulever son poids – lui-aussi était un peu ivre, pas tant après les deux verres de Balaubere qu'il avait sirotés dans son coin que davantage à cause des émanations éthyliques embaumant l'atmosphère stagnante de la cabane surpeuplée de dragonniers pompettes – et fut surpris en sentant quelqu'un l'aider, à côté de lui : c'était Riri, le draconologue muet, visiblement lassé de la tournure qu'avait pris la soirée et qui semblait suffisamment sobre pour s'adonner à cet effort physique. Jonas le remercia d'un hochement de tête, et ensemble ils portèrent Irina en enroulant ses bras sur leurs épaules.

Riri, qui connaissait le village, indiqua du menton une tente à Jonas, vers laquelle ils trainèrent la femme presque inconsciente. L'intérieur de la structure en toile rugueuse était doté de quelques meubles rudimentaires : un lit, une chaise, une table, une bassine en céramique.

Sans délicatesse, l'ex-médicomage laissa tomber sa directrice de stage sur la paillasse. Il était exténué, et il sentait sa migraine revenir à grands pas. Il espéra que c'était simplement une réaction à l'alcool, n'étant pas un grand buveur. Ses pensées étaient troublées et il n'aspirait qu'à se trouver une autre tente pour s'y endormir comme une masse. Riri le salua après avoir aligné les longues jambes d'Irina à peu près droit sur son lit et retiré ses bottes crottées : lui aussi, bien qu'un peu moins impacté par les effets de l'alcool, devait aller décuver dans son coin.

Jonas se retrouva seul en compagnie de la draconologue. Ses yeux se fermaient tous seuls et ses jambes le portaient à peine. Lentement, il s'affaissa sur ses fesses, se retrouvant accroupi sur le sol froid, et frotta douloureusement son front contre ses genoux, tentant d'ignorer son mal de crâne.

Quelques instants silencieux s'écoulèrent. Soudain, l'ex-médicomage remarqua qu'en ayant allongé Hori sur son lit, son habituel chapeau de cowboy s'était soulevé, laissant voir la moitié de son crâne. C'était le côté gauche, défiguré par la brûlure, qui n'avait semblait-il toujours pas cicatrisé. Bien au contraire : la plaie s'était manifestement infectée et la boursouflure purulente s'étendait maintenant presque jusqu'aux joues de la dragonnière.

Jonas grimaça, à la fois de dégoût et de peine : sa directrice de stage devait constamment souffrir le martyr avec cette plaie ; pas étonnant qu'elle passait le plus clair de son temps à s'enivrer, cela lui faisait sans doute oublier la douleur pendant quelques heures. L'ex-médicomage n'était plus tout frais, mais l'exécution des sorts de soins les plus rudimentaires étaient quasiment de l'ordre du réflexe pour lui : dans un geste las mais automatique, il sortit sa baguette et exécuta les gestes nécessaires dans l'ordre précis qu'on lui avait enseigné durant des années d'études acharnées. Une magie argentée diffuse et tiède s'écoula de l'extrémité du bout de bois pour venir se loger dans tous les interstices meurtris et violacés de la blessure, faisant nettement diminuer l'inflammation en soutenant le système immunitaire, bientôt suivie d'une lueur bleue, chargée d'accélérer la reconstitution des tissus lésés, qui couronna la tête de la malade en palpitant doucement au rythme de ses pulsations cardiaques. Enfin, le guérisseur matérialisa une pellicule immaculée qu'il déposa délicatement sur la plaie, pour la protéger et empêcher l'intrusion de nouvelles infections dans l'organisme d'Hori.

Une fois sa tâche achevée, vidé de son énergie, l'ex-médicomage ne résista plus aux assauts du sommeil, paradoxalement renforcés par l'accroissement de son mal de crâne. Il s'endormit sur place, recroquevillé sur le sol face au lit d'Irina Hori.