L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (4)

Le lendemain matin, Jonas Radziejewski mit quelques instants avant de se rappeler où il était et comment il était arrivé là. Tard dans la nuit, après avoir erré dans le quartier magique de Bucarest pour se familiariser un peu – ledit quartier s'était avéré bien plus vaste que le Chemin de Traverse à Londres, et bien plus densément habité – il avait fini par trouver un hôtel sorcier aux loyers suffisamment modestes pour qu'il puisse se permettre de s'installer dans une petite chambre au premier étage. L'Institut était censé lui fournir les frais nécessaires tout le long de son séjour malheureusement, après ce qui s'était passé la veille, Jonas ignorait s'il serait prudent pour lui d'y revenir pour insister davantage. Si les gens le prenaient vraiment pour un Mangemort…

Sortant de son lit, il manqua de trébucher sur sa valise – revenue à sa taille normale pendant la nuit, le sort de miniaturisation s'étant dissipé. Se grattant la tête, pas encore totalement réveillé, Jonas s'agenouilla pour l'ouvrir. Parmi les chaussettes jetées en vrac, il finit par déterrer quatre grimoires, inestimables à ses yeux : ils concernaient tous la médecine, et notamment la psychiatrie magique, la psychomagie. C'étaient ses biens les plus précieux, il n'avait pas su se résoudre à les laisser derrière lui comme il avait laissé son ancienne profession.

Délicatement, pour ne pas les abîmer davantage qu'ils ne l'étaient déjà – la dorure formant les lettres du titre s'écaillait depuis quelques années et la reliure de l'un d'entre eux était depuis longtemps fragilisée, menaçant de tomber en lambeaux à tout instant – Jonas les prit dans ses bras à la manière dont une mère aurait soulevé son nouveau-né du berceau, et les plaça alignés sur la commode à côté du lit d'hôtel, qui avec la petite armoire, la table et le tabouret dans un coin, constituaient son seul mobilier. « Tout bon Serdaigle se doit de traiter les livres comme ses semblables mieux, même : les semblables sont souvent des imbéciles, tandis que les livres ne déçoivent jamais celui qui sait bien les choisir » - tel était le premier commandement qu'on lui avait inculqué presque trente ans auparavant. Jonas sourit en se le ressassant dans la mémoire.

Une fois ses trésors correctement disposés et protégés de la poussière par un sort ménager, l'ex-médicomage décida de s'habiller et de sortir. Il était presque dix heures, la matinée était déjà bien avancée. Soupirant profondément, il enfila son pantalon et sa chemise de la veille – un simple et élégant Tergeo suffit à les débarrasser de toute trace de sueur – et sortit de sa chambre.

Une fois devant la porte de l'hôtel, il regarda dans toutes les directions, ignorant ce qu'il allait bien pouvoir faire. Il se sentait réticent à l'idée de retourner à l'Institut de Recherches en Draconologie après ce qui s'était produit la veille. D'un autre côté, il ne savait pas quoi faire d'autre… ses choix étaient assez limités.

Il décida finalement de laisser s'écouler une journée avant de retourner tenter une démarche administrative à l'Institut avec un peu de chance, le secrétaire de l'accueil serait différent et plus enclin à le laisser lui expliquer sa situation de reconversion professionnelle. Entre-temps, il se dit qu'il n'avait qu'à visiter un peu : après tout, ce pays lui était complètement inconnu, il ne maitrisait même pas encore complètement la langue ! Une bonne promenade dans le quartier magique pour trouver un Jeteur du Sort de Babel, puis peut-être même une visite à la Réserve par Portoloin ? Cela lui sembla être une bonne idée.

Satisfait, de bonne humeur et les mains dans les poches, Radziejewski s'en alla d'une démarche tranquille, persuadé que cette journée avait tout pour se dérouler sans encombres.

ooooo

« Ah, enfin ! » songea le psychomage en apercevant ce qu'il cherchait.

Un minuscule stand, juste assez grand pour accueillir une personne sous la pancarte sobre arborée au-dessus de sa tête, se dressait à quelques dizaines de mètres plus loin dans la ruelle. Se faufilant péniblement à travers la foule affairée, Jonas finit par arriver à la hauteur de cet occupant morose et somnolant.

« Jeteur du Sort de Babel » - voilà ce qui était inscrit en grandes lettres arrondies sur la pancarte surplombant le stand. Jonas pouvait le lire dans sa propre langue – ce qui signifiait que ce Jeteur-ci était le bon !

« Bonjour monsieur », salua-t-il poliment mais suffisamment fort pour réveiller le sorcier face à lui, visiblement en pleine sieste digestive à en juger par les restes de repas peu esthétiquement laissés à l'abandon sur le petit comptoir sur lequel il s'appuyait.

Le Jeteur remua ses épaules et releva un peu la tête, rivant des yeux cernés dans ceux, paisibles et neutres, de Jonas. Comprenant qu'il avait à faire à un client, il se racla la gorge et parla d'un ton monotone et dépourvu d'enthousiasme :

« 'jour à vous aussi. Anglais, pas vrai ?

« En effet, sourit Jonas. Quels sont vos honoraires ? Ce serait pour une semaine, le temps que j'apprenne un peu mieux la langue…

« On fait pas pour une semaine ici, monsieur, maximum vingt-quatre heures, répondit le sorcier. Pour une journée, ça vous f'ra un Gallion. »

Radziejewski fut surpris.

« Tiens ? C'est étrange ! A Londres, je connais… bon, tant pis », se reprit-il en jetant un coup d'œil inquiet à son interlocuteur, se demandant s'il ne l'avait pas vexé.

Heureusement, le Jeteur ne semblait même pas avoir entendu sa dernière réplique, et était retombé dans un état de semi-somnolence. Ce ne fut que lorsque l'ex-médicomage toussota tout en déclarant qu'il acceptait et que voilà le Gallion, qu'il se réveilla une seconde fois et se frotta les yeux avec lassitude.

« Très bien, alors je vais vous demander de ne pas bouger et de ne plus penser à rien pendant quelques instants je vous prie », débita-t-il monotonement.

Jonas s'exécuta. Pour s'être déjà livré quatre ou cinq fois à cette expérience, il ne ressentait aucune appréhension à l'idée de se voir « sous l'emprise » d'un Sort de Babel. Bien sûr, ce n'était jamais très agréable, et il était préférable d'être doté de solides barrières en Occlumencie pour que toute l'opération se déroule sans risques.

Le Sort de Babel était tout simplement un sortilège de traduction instantanée très pratique, qui permettait à celui à qui il avait été jeté de maitriser temporairement une langue étrangère comme si ç'avait été sa langue maternelle. Cependant, n'importe qui ne pouvait pas devenir Jeteur du Sort de Babel : seuls ceux qui pratiquaient les deux langues – celle du « client » et celle que le « client » désirait parler – depuis leur plus tendre enfance, pouvaient y prétendre. Et encore : même parmi ceux-là, beaucoup échouaient à maîtriser ce Sort, extrêmement complexe et nécessitant de solides bases en Légilimencie et d'une grande rigueur.

Ainsi, dans beaucoup de grandes villes aux quatre coins du monde où les sorciers avaient établi leurs quartiers, certains Jeteurs du Sort de Babel établissaient une petite boutique – ou un stand – pour vendre leurs précieux services aux touristes et même parfois à de hautes personnalités étrangères ne parlant pas la langue locale. Evidemment, presque aucun d'entre eux ne vivait uniquement de ce travail, certainement assez ennuyeux ; cependant, c'était un très bon moyen facile pour eux de gagner beaucoup d'argent comme « job d'été », tout en mettant leur talent rare à contribution du plus grand nombre.

Comme à chaque fois, Jonas sentit une présence étrangère pénétrer dans son esprit, et usa de son Occlumencie pour ne pas paniquer et se vider la tête. Quelques secondes s'écoulèrent effroyablement longtemps. Puis, soudain, l'intrus repartit et l'ex-médicomage rouvrit ses yeux avec soulagement.

Tendant l'oreille, il écouta les conversations de son entourage et entendit très distinctement deux femmes se disputer à propos du prix d'un balai volant, un enfant insulter un autre, quelques hommes jacasser avec véhémence à propos du dernier match de Quidditch roumain. Satisfait, il hocha la tête et sourit au Jeteur, qui s'était déjà rendormi.

« Parfait, songea-t-il. Je vais enfin ne plus passer pour un touriste ! »