L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (2)

« Nom ? »

Jonas se rapprocha du haut comptoir en levant les yeux vers le sorcier qui s'y trouvait assis. Un simple sort de détection de magie lui avait permis de s'orienter dans la ville inconnue et d'en trouver le quartier magique, puis il avait suffi de demander aux passants la direction de l'Institut de Recherches en Draconologie, auquel étaient affiliés tous les sorciers-chercheurs, dragonniers et magizoologistes d'Europe venus étudier les dragons dans la grande réserve naturelle de Roumanie.

Il se trouvait à présent dans le hall de l'imposant bâtiment en pierre sombre la salle, peu éclairée, était divisée en deux parties : d'un côté l'accueil, décoré par petit squelette de dragon suspendu magiquement au plafond et meublé d'une vingtaine de tables et de chaises pour patienter, actuellement occupées par huit ou neuf sorciers ; au fond de la salle se profilait un haut comptoir un peu écaillé, derrière lequel se morfondait un secrétaire et vers lequel Radziejewski s'était immédiatement orienté ; de l'autre côté, séparé de l'accueil par quelques piliers massifs rigoureusement disposés en ligne droite, une sorte de bar un peu crasseux où se pressait une trentaine de sorciers de toutes les origines à en juger par leurs habits, discutant à haute voix devant leurs verres d'alcool. Leur brouhaha incessant atteignait sans peine l'accueil, rehaussé par celui, plus proche, des quelques occupants dispersés dans la salle d'attente.

Radziejewski n'avait pas plus fait attention à cet environnement foisonnant, se disant qu'il aurait largement le temps de l'explorer sitôt les formalités administratives réglées. Replaçant correctement ses lunettes sur son nez et se hissant sur la pointe des pieds pour être sûr de se faire entendre, l'ex-médicomage répondit à la question du fonctionnaire :

« Jonas Radziejewski. »

Le sorcier en haut du comptoir se mit à écrire sur son parchemin mais se stoppa net au bout des cinq premières lettres et fronça les sourcils :

« Hum… Pardon, monsieur, pourriez-vous répéter s'il vous plait ? Et plus lentement ? »

Jonas soupira, ayant l'habitude de la confusion liée à l'orthographe correcte de son nom qui contenait autant de lettres exotiques : des « j », des « w », des « z »…

« Ra – dzie – jewski, articula-t-il, ça s'écrit R, A, D,…

- Moins vite s'il vous plait !

- R… A…

- Oh Seigneur, tu vas y passer des années, le touriste ! Donne juste un pseudo, c'est pas important : tout le monde se fiche des registres de vacances ! »

Jonas se détourna du comptoir pour poser un regard surpris sur la femme qui venait de l'interpeler aussi familièrement et dans un anglais plus qu'approximatif.

Perchée à califourchon sur le dossier d'une haute chaise qui tanguait dangereusement sous son poids, lui souriait moqueusement une femme grande et mince d'une trentaine d'années d'aspect peu banal. Tout d'abord, elle était vêtue d'une veste faite de toute évidence de peau de dragon, au vu de la taille des écailles et de la fine aura magique flamboyante qui s'en dégageait. Son pantalon, en cuir, était usé, déchiré aux genoux et carbonisé aux chevilles, et associé au grand chapeau à large bord qui lui masquait la moitié du visage – sauf la bouche – il lui donnait un air de cowboy. Enfin plus précisément de dragonboy, car de toutes évidences, cette sorcière ne passait pas ses journées dans un pré de placides ruminants. De sous son chapeau, hormis la moue narquoise, Jonas ne vit dépasser que quelques mèches couleur fauve salies par la sueur et la poussière.

Voyant que Jonas la dévisageait avec stupeur, elle fendit encore davantage son visage d'un rictus mauvais et goguenard, et lança moqueusement :

« Comment t'as dit que tu t'appelles ? Radj-ski ? Foutu nom polonais … Ouais, c'était Radj-ski ! Marque ça, Greg, comme ça se prononce, te fais pas chier !

« Très bien, alors monsieur… Jonas… Raski…

« Vous avez oublié sept lettres ! s'alarma quelque peu le concerné.

« … Voilà, c'est tamponné, validé, on n'en parle plus, s'irrita le fonctionnaire au comptoir. J'ai pas que ça à faire non plus ! Fallait pas avoir un nom impossible à prononcer, aussi ! Franchement, ces Polaks… »

Le nouvellement renommé « Raski » sursauta lorsqu'un poids s'abattit sur ses épaules : c'était la femme à la veste en peau de dragon qui était descendue de son perchoir et qui venait de lui passer amicalement son bras derrière le cou.

« T'en fais pas, le touriste, personne vérifie jamais les registres, c'est juste pour faire joli, expliqua-t-elle avec un sourire chaleureux, dévoilant au passage une rangée de dents jaunâtres et irrégulières.

L'ex-médicomage réprima avec difficulté l'envie de se boucher les narines en reniflant l'atmosphère autour de cette pot-de-colle : non seulement son haleine laissait à désirer, mais également ses vêtements étaient entourés de relents tourbillonnants de sueur, de boue et… de brûlé. Non seulement du cuir ou du tissus brûlé : ça empestait également comme… comme un barbecue raté. Une odeur de chair carbonisée.

« Mais je…, objecta-t-il.

« T'inquiète Radj-ski, je vais te trouver un bon guide, le coupa-t-elle sans aucune gêne. J'imagine que tu voudras voir un peu la ville, puis peut-être survoler la Réserve en balai ? Souvent les touristes font comme ça, enfin je suis pas experte… Steph pourrait faire l'affaire…

« Je ne suis pas là pour visiter, l'interrompit fermement Jonas, de plus en plus nauséeux à cause de l'odeur de cette femme. Je me tue à essayer de vous le dire depuis tout à l'heure… » Il se tourna vers l'homme au comptoir, qui le fixa d'un air surpris. « Je viens d'Angleterre et je suis là en tant que draconologue novice. Si seulement vous m'aviez laissé parler ! »

Tous ceux qui se tenaient autour – environ cinq personnes en comptant la femme à la veste en peau de dragon et le fonctionnaire chargé des registres – se turent d'un coup et se tournèrent comme un seul homme vers l'ex-médicomage. Etonné et un peu stupéfait, il remarqua qu'ils le dévisageaient d'un regard complètement incrédule, les sourcils haussés, qui d'un air goguenard, qui d'un air méfiant. La femme avait laissé retomber son bras ainsi libéré de ses mouvements, il se fit fureur pour s'empêcher de reculer instinctivement d'un pas pour échapper à tous ces yeux abasourdis.

Soudain, la femme éclata de rire, bientôt suivie d'un autre homme jusque là indifférent et distraitement adossé au mur à trois mètres du comptoir. Les deux autres personnes, respectivement un vieillard balafré et un homme vêtu d'une longue cape de sorcier, secouèrent pensivement la tête en levant les yeux au ciel avant de s'éloigner, jetant à Jonas des regards perçants de temps à autre comme s'ils tentaient de lire dans ses pensées (l'ex-psychomage se surprit même à vérifier ses barrières d'Occlumencie, juste au cas où). Le fonctionnaire au comptoir, quant à lui, émit un reniflement dédaigneux et fit mine de s'intéresser à ses registres sans plus accorder d'attention aux deux gus hilares et au « draconologue novice » incompréhensif. Jonas remarqua néanmoins qu'il raturait quelque chose sur ses papiers d'un trait sec et annotait presque fiévreusement quelques mots un peu plus loin.

Mais il n'eut pas davantage le loisir de s'occuper des activités du secrétaire, car le premier homme, celui adossé au mur et toujours secoué d'un mystérieux fou-rire, s'était approché de lui d'un pas et le fixait de la tête au pieds, s'interrompant de temps à autre pour jeter un regard complice vers la femme au chapeau à côté de Jonas, et émettre un gloussement en même temps qu'elle, se tenant par le ventre.

Bien qu'à l'apparence plus conventionnelle que cette dernière, le nouvel intervenant aurait tout de même pu susciter le dégoût d'un riche sorcier britannique de bonne famille, de par son aspect négligé d'ours mal-léché, sa tenue de sorcier bulgare crasseuse et reprisée par endroits et ses yeux rieurs, impertinents. Jonas, n'étant ni riche, ni de bonne famille, ne s'en formalisa pas ; mais il était rongé par la curiosité et surtout l'impatience de découvrir ce qui, dans son discours, avait été si drôle ou choquant pour éveiller une telle réaction.

Lorsque les deux se furent enfin calmés – ce qui prit une bonne dizaine de secondes – l'inconnu parla d'une voix qui se voulait grave mais qui dérapait encore fréquemment vers des tonalités goguenardes, ce qui dota tout son discours d'un aspect décousu :

« Voyons, vous ne pouvez pas sérieusement arriver ici affublé de cette tenue, tout guindé, avec vos petites lunettes et votre bedaine, et nous affirmer droit dans les yeux et sans sourciller que vous êtes là pour étudier la draconologie ! A votre âge, vous avez pas honte de faire ce genre de blague ? C'est une farce, n'est-ce pas, une comédie ? Il y a un appareil photographique doté d'un sortilège de Désillusion qui flotte quelque part au-dessus de nous, n'est-ce pas ? Quelles têtes on a dû faire ! Allons, rien que pour cette bonne blague je vais vous payer une bière ! »

A présent, Jonas se sentait un peu vexé : ils ne l'avaient pas pris au sérieux, et sous quel prétexte ? Son apparence ? D'accord, il avait la quarantaine et davantage l'aspect d'un secrétaire que d'un magizoologiste... Mais il n'était pas si vieux que ça ! Il n'avait certes pas non plus la carrure svelte et musclée de son interlocuteur, et ça se voyait qu'il avait passé la plus grande partie des vingt dernières années assis derrière son bureau et sans activités sportives… Mais de là à se faire traiter de gros ?! Sa - prétendue - « bedaine » ne le rendait peut-être pas gracieux, mais elle ne gênait aucunement sa liberté de mouvements et ne l'empêcherait pas de devenir un draconologue, s'il le désirait !

Sans attendre que ces deux impertinents se remettent à ricaner, Jonas Radziejewski s'empressa de répondre en cachant son irritation :

« Je suis très sérieux au contraire, monsieur. Je suis actuellement en pleine reconversion professionnelle – ce qui explique mon âge, puisque vous tenez tant à une justification – et je suis donc venu ici pour devenir draconologue. J'ai déjà passé mon diplôme de connaissances théoriques en magizoologie à Londres, il ne me reste plus qu'à effectuer mon stage de sept mois sur le terrain pour obtenir mon titre. »

Bombant un peu le torse pour se donner de la contenance, Jonas se dressa du mieux qu'il put pour fixer son interlocuteur, plus haut d'une quinzaine de centimètres, droit dans les yeux.

Sa tirade eut au moins le mérite de rendre ses deux auditeurs stupéfaits : l'homme à la tenue bulgare avait la bouche grande ouverte et le regard vide, tandis que la femme avait cessé de sourire de son air narquois – il ne voyait toujours pas le reste de son visage, dissimulé par le chapeau à large bord.

La conclusion à toute cette discussion arriva plus vite qu'il ne s'y attendît : l'homme referma finalement sa bouche béante et secoua la tête en marmonnant quelques mots en bulgare, avant de se détourner sombrement et de se tirer du hall de l'Institut en quelques grandes enjambées sans un regard en arrière.

Perdant à présent définitivement tous ses repères, Jonas Radziejewski s'orienta vers la femme à la veste en peau de dragon, cherchant une explication de sa part. Pourquoi tous ces gens réagissaient-ils si bizarrement lorsqu'il leur annonçait ce qu'il venait faire ici ? Il lui semblait pourtant que c'était assez fréquent, des Anglais venant en Roumanie pour se vouer à la draconologie ! C'était le rêve de beaucoup de gosses à Poudlard – bien qu'il ne l'ait jamais partagé, du moins jusqu'à très récemment.

La femme sembla lire toutes ces interrogations dans son regard implorant et désorienté, et finit par soupirer au bout de quelques secondes, comme si elle se résignait à rester pour le guider. L'ex-médicomage n'arrivait pourtant toujours pas à déchiffrer pleinement son expression, n'ayant accès qu'au bas du visage : était-elle apitoyée et un peu dégoûtée, comme le Bulgare parti précédemment ? Ou au contraire méfiante ? Irritée ? Toujours incrédule ?

Il sursauta légèrement lorsqu'elle rabattit soudain son chapeau vers l'arrière d'un geste ample et fluide, dévoilant ainsi ses yeux et ses sourcils.

Son regard était neutre, vaguement curieux, mais aussi avec une pointe subtile de tristesse, clairement discernable pour le psychiatre. Il comprit tout de suite, intuitivement : elle le fixait comme s'il était un condamné à mort.

« Viens avec moi, Radj-ski, je dois te dire quelques petits trucs. »