L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (3)

Elle l'avait trainé dehors, par la grande ouverture béante dépourvue de porte donnant accès à l'Institut de Recherches en Draconologie. A sa question un peu paniquée concernant son identité lorsqu'elle l'avait agrippé sans ménagement, elle avait seulement marmonné à mi-voix : « 'Ppelle-moi m'dame Hori, j'travaille ici » - et il avait dû s'en contenter.

Elle faisait de grands pas, et bien qu'il parvienne à suivre le rythme, Jonas s'inquiétait de finir complètement essoufflé. Ils passaient par une ruelle qu'il n'avait aucune chance de connaître, n'étant pas familier de Bucarest – probablement toujours dans le quartier magique, au vu des nombreuses boutiques de vente de potions ou d'animaux magiques. L'architecture quelque peu vétuste était certainement pensée pour donner un aspect pittoresque aux habitations. Ce côté « attrape-touristes » était également renforcé par la présence de nombreuses statues, statuettes ou illusions magiques à effigie de dragons : l'ex-médicomage remarqua même un magasin de souvenirs intitulé « DRAGONS ET DRAGONNERIES – SPECIALITES LOCALES ». Les Roumains profitaient de l'attrait créé par la présence de la plus grande réserve naturelle magique d'Europe dédiée à ces créatures.

Mais ils eurent bientôt dépassé la ruelle animée et ensoleillée pour pénétrer dans une impasse plus calme, à la bordure des habitations moldues. L'extrémité du cul-de-sac était ponctuée d'un immeuble moderne, à la base duquel s'élevait le voile transparent d'un sortilège Repousse-Moldus, empêchant ses habitants de voir le quartier limitrophe.

« M'dame Hori » s'arrêta précisément à cet endroit. Elle semblait avoir tourné ici un peu par hasard, voyant que personne ne s'y trouvait. Relâchant enfin Radziejewski – qui recula de deux pas, méfiant, se massant discrètement l'épaule par laquelle il avait été pris en tenailles pendant que son autre main se crispait sur sa baguette magique dissimulée dans la poche de son pantalon – elle poussa un long soupir bruyant et exagérément dramatique tout en étirant ses longs bras nerveux et se débarrassant de son large chapeau en le jetant par terre sans aucune pitié.

Radziejewski avait à présent accès à l'intégralité de son visage, et il réprima un hoquet de surprise en voyant le chef-d'œuvre : « m'dame Hori » était loin d'être laide, certes. Elle était moins jeune qu'il ne l'avait cru en l'apercevant pour la première fois, faisant facilement trente-cinq ans, mais semblait dotée d'autant d'énergie qu'un gamin de dix ans. Ses yeux, félins, en forme d'amandes et mouchetés d'ambre, avaient la couleur chaleureuse de l'écorce du pin ; son nez et son menton, peut-être un peu proéminents, lui conféraient une expression comique et goguenarde ses cheveux, bien que sales et couverts partiellement de suie, attiraient l'œil de leur étonnante couleur fauve mêlée de roux, comme de minces langues de flammes léchant l'herbe drue et sèche de la prairie.

Pourtant, au-dessus de son oreille gauche, une irrégularité repoussante gâchait le tableau : une surface d'environ dix centimètres carrés de peau boursoufflée, chauve et cloquée, d'un rouge-noirâtre maladif et cerclée d'un liseré irrégulier de cheveux carbonisés et soudés en croûte par du sang séché. La présence de cette horrible blessure sur la tête de la dragonnière expliquait deux choses : d'une part, le port du chapeau pour la dissimuler, d'autre part l'odeur de chair brûlée qui se dégageait de son corps lorsqu'on s'approchait d'elle.

Remarquant le regard médusé de l'ex-médicomage pointé malgré lui sur son crâne mutilé, m'dame Hori sourit d'un rictus dépourvu de joie et sortit de sa poche une petite fiole contenant un onguent couleur crème, qu'elle appliqua négligemment et sans la moindre délicatesse en en renversant distraitement une partie par terre.

« Vous devriez aller à l'hôpital, conseilla Jonas par réflexe.

« Sacrées bestioles, ces dragons, commenta la femme sans se soucier de sa recommandation. Ça peut vous cramer en l'espace d'une seconde… J'ai bien cru que j'allais devoir dire adieu à ma tête, cette fois-ci ! »

Et elle désigna sa blessure, à présent maladroitement tartinée d'onguent.

« Je suis sérieux, vous devriez…, tenta Jonas de la raisonner.

« Stop, on n'est pas là pour parler de ma coupe de cheveux ! » l'interrompit sèchement m'dame Hori, et elle s'approcha d'un grand pas menaçant de l'ex-psychomage, le dévisageant de ses yeux plissés. « J'ignore dans quelle caverne tu as pu vivre ces derniers temps, mais nul doute que même les dragons sont plus informés que toi sur l'actualité, commença-t-elle d'une voix rauque. Ou tu es d'une stupidité sans nom, ou… »

Ses pupilles s'écartèrent soudainement et, avant que Jonas n'aie le temps de saisir ce qui se passait, elle bondit trois mètres en arrière tout en sortant sa baguette, lançant un puissant Protego dont l'onde de choc manqua de le faire tomber et la pointa sur sa poitrine, la bouche entre-ouverte, la respiration sifflante.

Par réflexe, il sortit également sa propre baguette, du moins à moitié, de sa poche, et tenta d'adopter une posture défensive. Dans son esprit régnait la panique : il ne s'était jamais battu de sa vie, les sorts qu'il maitrisait le mieux étaient des sorts de soin – en tant que psychiatre, il se débrouillait aussi en Légilimancie, mais il n'oserait pas user de la magie de lecture de pensées sur une personne non consentante – et surtout, il était incapable d'attaquer de sang froid, fût-ce au risque de perdre la vie.

Heureusement pour lui, pour une raison qui lui échappait, Hori baissa presque tout de suite sa garde : elle voyait bien à sa réaction et à la peur qu'elle lisait dans ses yeux qu'il n'était pas celui qu'elle redoutait. Elle conserva sa baguette dans sa main, faisant toutefois signe à Jonas de ranger la sienne, ce qu'il fit sans hésitation, intimidé.

« Je préfère me dire que tu es d'une stupidité sans nom, fut la seule explication qu'elle lui fournit.

« Me voilà rassuré…

« Tu n'as pas vraiment l'air de comprendre ce qui se passe, soupira-t-elle. Tu débarques d'Angleterre, prétends que tu veux devenir draconologue – avec la tête que tu as, vraiment crédible ! – et tu as l'impression que tout se passera sans broutilles ?

« Hmmm…, grommela Jonas, je ne saisis toujours pas où est le problème : mon cas a beau être atypique, ce n'est tout de même pas une raison pour que vous réagissiez tous comme ça…

« Oh Seigneur, c'est à croire que tu le fais exprès ! s'exclama impatiemment m'dame Hori. Bon, je vais te faire un topo : depuis quelques mois, y a des rumeurs plus qu'inquiétantes qui nous parviennent d'Albanie - des gens qui meurent, des régions magiques entières complètement désertées… On parle de plus en plus d'un nécromancien, ou d'un mage noir, qui sévirait dans les forêts et corromprait les créatures. De l'autre côté, t'as Karkaroff qui s'angoisse, personne ne sait pourquoi : d'ordinaire il fourre son nez dans toutes les affaires et magouilles politiques majeures, et là c'est à peine si on voit son ombre... selon les élèves de Durmstrang il deviendrait carrément parano… Les dragons, quant à eux, s'agitent. Des géants auraient été aperçus à des endroits où ils ne s'aventurent jamais… des géants, et d'autres créatures bien pires. Il y a une menace qui gronde… Il paraît qu'une telle inquiétude n'a jamais plané sur l'Europe de l'Est depuis l'ère de Grindelwald. »

Sous le regard abasourdi de Jonas, elle reprit une grande inspiration :

« Les Anglais ont l'air de faire la politique de l'autruche, mais des noms britanniques sont ressortis… Bien qu'ils aient l'air de ne rien voir venir, c'est eux qui sont sans doute les premiers visés… Les rumeurs avancent des hypothèses, mais l'une ressort de plus en plus souvent : tout ceci concernerait…

« Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom… », murmura l'ex-médicomage, à présent figé de terreur.

La simple évocation du mage noir le fit trembler comme une feuille de tout son corps.

Son interlocutrice secoua pourtant faiblement la tête :

« Pas exactement… pas forcément. Il est mort, ou censé l'être. Mais ses anciens alliés, eux, ne le sont pas : on parle de rassemblements de loup-garous, on parle de rassemblements de trolls… Il y a quelques semaines, un village a été brûlé en Albanie, tous ses habitants tués et il paraitrait… qu'une Marque serait apparue dans le ciel nocturne. Un crâne et un serpent. »

Après une pause de quelques secondes, elle enchaîna :

« Je ne suis pas Anglaise, je ne connais pas les détails, mais le gamin, Harry Potter, est toujours en vie, non ? Il a quel âge maintenant ? La vingtaine ?

« Non, il me semble qu'il est encore à Poudlard, contredit Jonas. C'est encore un enfant…

« Un gamin… ce qui le rend encore plus vulnérable ! Les anciens Mangemorts – c'est comme ça qu'ils se surnomment, non ? – vont certainement tenter de le tuer, c'est pourquoi ils réunissent leurs forces. Ce serait un moyen pour eux de renverser un symbole, d'inverser la donne en Grande Bretagne… »

Jonas tressaillit.

« Pourquoi me dites-vous tout cela ? Toutes ces hypothèses sont terribles, et si elles s'avèrent vraies… Mais en quoi cela me concerne-t-il ?

« Un sorcier britannique qui débarque en se prétendant aspirant dragonnier alors qu'il n'en présente absolument pas l'aspect, dans un contexte pareil, dans un territoire aussi clé que l'est la Roumanie ? Je ne vois pas ce qu'il vous faut de plus : au mieux vous êtes un agent envoyé par le Ministère de la Magie anglais pour enquêter, au pire… »

Le ton de la femme avait brusquement changé : elle avait jusque là une pointe d'insouciance dans la voix. A présent, elle était grave et sérieuse. Son regard s'était fait dur et indéchiffrable.

Jonas n'attendit pas qu'elle finisse sa phrase :

« Au pire je suis… Vous pensiez réellement ce que vous vous apprêtiez à dire ?! explosa-t-il. Vous me prenez vraiment pour un malade qui complote dans le but d'assassiner un gosse de treize piges ?!

« Tout doux, le calma-t-elle, je ne pense rien du tout. Enfin si : après cette discussion, je pense surtout que vous êtes juste un ahuri pas foutu de connecter deux neurones… quelle idée de venir se pointer comme ça comme une fleur en croyant naïvement que tout le monde est aussi niais qu'on l'est soi-même ! »

Elle eut un rire sec, moqueur, sans joie. Les yeux de Jonas luirent de vexation, mais il n'intervint pas.

« En revanche, tous ces types qui t'ont entendu à l'Institut, eux, se sont certainement fait leur petite idée… »

Ils passèrent quelques secondes à se dévisager mutuellement, l'un le regard méfiant, l'autre apitoyée. Ce fut lui qui rompit le silence :

« Je vois, déclara-t-il posément sans laisser transparaître la moindre émotion. Je me suis involontairement fourré dans un sacré pétrin… Mais je n'en suis pas moins celui que je prétends être : Jonas Radziejewski, draconologue novice. Je suis venu ici refaire ma vie. Et étudier les dragons. Je n'ai aucune raison de mentir : si j'étais un… un Mangemort, vous ne pensez pas que je vous aurais déjà tuée, vous et vos amis ? Et que je ne me serais pas présenté sous une identité plus crédible ? C'est en général de ce qui semble banal qu'il faut le plus se méfier : rien n'est naturellement banal dans ce monde…

« Quelle belle pensée philosophique ! le nargua m'dame Hori. Mais je vous crois : un Mangemort ne se serait pas comporté aussi stupidement. Et puis, tout à l'heure, quand j'ai lancé mon Protego… je l'ai lu dans vos yeux : vous n'êtes pas quelqu'un de mauvais, j'en mettrais ma tête au feu ! - enfin, ce qu'il en reste. »

Elle eut une moue comique, que Jonas préféra interpréter comme un sourire.

« Je vous souhaite bonne chance, Jonas Radj-ski. Pas sûr qu'on se revoit. »

Sans plus de cérémonies, elle tourna les talons et s'en alla à grands pas, le laissant planté là, indécis.

Elle était presque sortie de l'impasse lorsqu'elle se retourna. Elle avait remis son chapeau à large bord sur sa tête, sa blessure et ses yeux étaient de nouveau invisibles.

« Au fait, j'm'appelle Irina. Irina Hori. Mes parents n'ont pas manqué d'humour au baptême…

« Euh… Enchanté, m'dame Hori ! » bégaya Jonas, surpris.

Elle ne lui adressa plus qu'un geste d'au-revoir et transplana subitement.