L'Ambassadeur Maudit

Freud et le Dragon (15)

L'Auror but goulument le liquide pourtant infect contenu dans une petite fiole fixée dans la doublure de sa veste. Elle se sentait nerveuse, et pas seulement parce que son boulot s'avérait être de plus en plus difficile à effectuer. Depuis quelques jours, le gamin noiraud – un parent de la draconologue qui protégeait sa cible, à ce qu'elle avait cru comprendre – lui en faisait voir de toutes les couleurs. De toutes évidences, il se savait suivi : ce n'était qu'une question de temps avant qu'il n'en informe sa tante, qui le dira à son tour au suspect qu'elle devait fliquer. Et alors, toutes ces heures de travail minutieux, de préparation, de prises de risques – toute sa mission tomberait à plat.

Angelica était issue d'un programme de sélection très rude, destiné aux Aurors qui décidaient de partir à l'étranger pour le compte du Ministère de la Magie. Du point de vue de la Constitution Internationale de la Magie, cette formation frisait l'illégalité, mais il fallait rester réaliste : tous les pays avaient des espions, des agents secrets infiltrés partout dans le monde, chargés de surveiller ou de saboter sur ordre de leur gouvernement. Angelica était fière de faire le travail qu'elle accomplissait, d'aider sa patrie en agissant d'aussi loin, de l'autre bout de l'Europe : cela faisait presque cinq ans qu'elle était en Europe de l'Est – bien qu'elle ait eu droit à quelques brefs séjours dans son pays natal – et elle connaissait pratiquement toutes les langues et dialectes de la région, ainsi que les us et coutumes des habitants, leur manière de vivre, leur façon d'être.

Presque trois semaines auparavant, on lui avait envoyé un message magiquement crypté la chargeant d'une nouvelle mission : surveiller un individu, un seul homme, fraichement débarqué du Royaume-Uni et potentiellement un allié des Forces du Mal. Depuis la mort présumée de Bertha Jorkins, employée du Ministère, en Albanie, le Département des services secrets avait envoyé un certain nombre d'Aurors sur le terrain pour enquêter. Nombre apparemment insuffisant puisque trois sur les cinq disparurent inexplicablement. Les informations rapportées par les deux survivants étaient plus que troublantes : des créatures maléfiques, des nécromants et même des sorciers adeptes des Arts Obscurs semblaient s'être donné rendez-vous en Europe de l'Est, plus particulièrement en Albanie. L'atmosphère y était également très tendue, et beaucoup de résidents, mages comme moldus, avaient subitement et sans raisons apparentes émigré de ces terres.

Bien évidemment, la population britannique devait être gardée dans l'ignorance de ces rumeurs inquiétantes, et la censure régnait dans la presse et jusqu'aux courriers personnels interceptés par le Ministère. Peu étaient ceux réellement informés au sujet de la situation réelle : les draconologues anglais avaient pour la plupart été priés de rentrer au pays, et s'étaient rapatriés plus ou moins de force. Les quelques rares sorciers restant sur place avaient vite été contactés anonymement par un Auror, qui leur avait expliqué qu'il fallait garder les sens alertes et contacter le Ministère à la moindre suspicion. La Roumanie était un territoire stratégique, à cause des dragons : si des Mangemorts soumettaient ces créatures par leur magie noire, alors l'Angleterre n'aurait aucune chance.

De source fiable, cependant, le Département des services secrets avait appris que la situation n'était pourtant pas aussi catastrophique qu'elle semblait l'être : en effet, ces groupuscules de mages noirs étaient – d'après ces informations – dépourvus de tête, de leader. Il s'agissait simplement de nostalgiques de l'ère Voldemort, et même d'anciens disciples de Grindelwald, qui soumettaient les Créatures à leur emprise en leur promettant du sang, du pouvoir et la possibilité d'anéantir le monde moldu à leurs côtés. S'ils demeuraient sans dirigeant fort et charismatique, leur destin était de se morceler et de disparaître d'eux-mêmes.

Ce n'était cependant pas une raison pour sous-estimer ces terroristes : la mission d'Angelica était d'éviter à tout prix que les adeptes des Arts Obscurs entrent en possession de dragons.

Marchant tranquillement dans la rue, elle crispa légèrement le poing qui n'était pas le sien en apercevant une fois de plus ce sale nabot qui lui collait aux basques depuis des jours : il semblait la narguer du regard, de ses petits yeux gris de fouine, nonchalamment accoudé à un autre jeune garçon plus grand d'une bonne tête, aux boucles blondes angéliques et aux lèvres pulpeuses. L'Auror avait fini par comprendre que ces deux-là sortaient ensemble, et s'en crispait la mâchoire d'irritation : sa mission n'était pas d'inventorier les plans-culs de chaque pignouf de ce maudit pays, mais de suivre un potentiel informateur des terroristes qui n'arrêtait pas de lui filer sous les doigts puisqu'il passait le plus clair de son temps dans des zones hautement sécurisées de la Réserve, où elle n'avait aucune chance d'entrer sans se faire remarquer !

Angelica soupira de lassitude en voyant le petit adolescent glisser quelques mots à l'oreille de son copain et se faufiler discrètement hors de la rue marchande bondée, dans une ruelle voisine, sans doute un raccourci pour la prendre par derrière. Ce gosse lui foutait vraiment les glandes : elle ne savait pas où il avait reçu sa formation de magie mais il était bien plus flippant que n'importe quel Mangemort ! Son utilisation des sorts était complètement inhabituelle et non conventionnelle ; dans un duel, il serait parfaitement impossible d'anticiper ses actions.

L'Auror caressa pensivement l'épaisse barbe blonde, à laquelle elle avait fini par s'habituer, et se retourna mine de rien pour pouvoir parer à un éventuel assaut de la part du petit brun qui l'avait prise en grippe. Pour le moment, dans la rue marchande, elle était protégée par la simple présence de gens cependant, il lui suffirait de s'en écarter un moment et plus rien ne ferait alors obstacle à l'hargneux adolescent, qui risquait alors de lui en faire voir de toutes les couleurs.

Elle fit mine de déambuler calmement parmi les boutiques, gardant un œil sur les toits et les ruelles voisines d'où pourrait émerger le gamin. Malgré elle, un léger sourire s'étala sur son visage poilu : il n'avait aucune chance de la surprendre. Derrière elle, un groupe de touristes italiens s'était attroupé pour lorgner une vitrine de magasin de Quidditch ; devant elle, une devanture d'apothicaire, qui reflétait pratiquement toute la rue ; à sa droite, deux Roumains mangeant des sandwitchs ; à sa gauche, des enfants s'amusant avec la poussière du sol, la faisant magiquement valser dans les airs et la dotant de différentes formes. Elle surveillait le toit ainsi, son jeune ennemi n'avait d'autre choix que d'attendre qu'elle ne s'éloigne de cette société trop collante pour qu'il puisse l'attaquer sans semer la panique dans la foule – ou carrément se faire arrêter.

Soudain, elle se sentit être bousculée.

« Oh, pardon monsieur ! » s'éleva une voix d'enfant à sa gauche.

Angelica observa l'enfant, les sourcils froncés : un simple garnement d'une dizaine d'années comme des dizaines d'autres qui jouaient dans la rue. Ses cheveux étaient blonds et bouclés et ses yeux bleu ciel : il avait le physique cliché d'un innocent chérubin.

« Ça ne fait rien », marmonna-t-elle de sa voix grave masculine.

L'enfant lui sourit jusqu'aux oreilles et se faufila entre les autres passants, hors de la portée de son regard. Méfiante, Angelica balaya son environnement du regard, de peur que le noiraud insolent en ait profité pour la prendre par surprise, mais constata qu'heureusement il n'en était rien. D'ailleurs, elle ne voyait même plus son petit ami, l'autre blond aux lèvres pulpeuses.

Bref, mieux valait ne pas s'éterniser. À grands pas, Angelica se dirigea vers son hôtel, quelques rues plus loin.

ooooo

« Ah ! Le bâtard ! » s'écria l'Auror une heure plus tard, dans sa petite chambre d'hôtel.

La doublure de sa veste, si soigneusement dissimulée sous son manteau, était vide : la fiole qui s'y trouvait auparavant avait disparu !

Angelica donna un violent coup de pied à la grosse valise qui trônait en plein milieu de la pièce celle-ci trembla à peine, et l'Auror pesta quelques jurons en se tenant le gros orteil.

Quelle imbécile elle avait été ! Comment avait-elle pu laisser passer une chose pareille ?!

C'était pourtant si évident que ce blondinet qui l'avait bousculée tout à l'heure dans la rue était le frère du petit ami de cet insupportable Greg Hori ! Pourquoi n'avait-elle pas fait le rapprochement, après tous ces cours au Département des services secrets passés à étudier de fond en comble la physionomie faciale humaine précisément pour se sortir d'une situation comme celle-ci ?!

Ce sale garnement lui avait chipé son flacon de Polynectar !

Évidemment, ce n'était pas une fatalité en soi, en apparence : elle avait tous les ingrédients et le matériel nécessaires pour produire des hectolitres de Polynectar, et le prisonnier dont elle prenait l'apparence avait encore suffisamment de poils sur son corps. En revanche, c'était catastrophique dans le cadre du bon déroulement de sa mission : si Greg parlait de sa découverte à sa cible, Radziejewski, tout serait foutu…

Angelica sentit les effets de la potion de métamorphose se dissiper… douloureusement. Ses membres se raccourcirent, sa barbe se rétracta, ses cheveux s'allongèrent un peu… Ses épaules se mirent à flotter dans la chemise à présent trop grande. Les organes masculins laissaient lentement place aux organes féminins. Avec un gémissement, l'Auror s'accroupit, la main sur le ventre.

En quelques minutes de torture, Angelica avait repris sa vraie apparence et soufflait avec difficulté, allongée sur son lit. C'était une femme de taille moyenne, aux courts cheveux bruns et au visage mince, un peu semblable à celui d'une fouine, une demoiselle d'aspect assez banal, discret – mis à part peut-être sa fine mais ferme musculature bien entretenue et son regard noir perçant auquel rien ne semblait pouvoir échapper.

Sitôt reposée, Angelica se releva et fit un pas vers son imposante valise noire, beaucoup plus lourde que son volume ne le laissait supposer, et poussa un long soupir empli d'une profonde lassitude : cette valise contenait l'un des sorciers criminels les plus recherchés de Slovénie, qui s'était mystérieusement volatilisé deux mois auparavant. C'était elle, aidée d'un collègue américain, qui l'avaient capturé et enfermé là-dedans, provisoirement : il s'avérait que le criminel en question – Ljuboslav Švab – aurait été en contact avec d'anciens Mangemorts venus en Albanie. Les deux agents secrets l'avaient cuisiné pendant des semaines, mais Ljuboslav était resté muet comme une tombe. C'était au moment où Angelica allait se résoudre à le livrer aux autorités de son pays qu'elle avait été chargé de cette nouvelle mission de filature, et avait donc tout rationnellement saisi l'opportunité d'avoir un potentiel contact des Mangemorts sous la main : les trois dernières semaines, elle s'était faite passer pour lui, dans l'espoir que Radziejewski se rapproche d'elle et lui confie la raison de sa venue en Bulgarie.

Malheureusement, il n'en avait rien été : Radziejewski était plus méfiant qu'un fennec pris au piège et ne semblait aucunement vouloir se confier à qui que ce soit – hormis peut-être la dragonnière Irina Hori, avec laquelle il semblait assez proche. Évidemment, la mission était délicate : Angelica n'était pas sans ignorer que l'ex-psychomage était un maître Légilimens réputé, et qu'il était sans doute capable de déceler ses moindres émotions, même avec les traits déformés par le Polynectar. Il ne devait surtout pas se douter qu'il était dans le viseur des services secrets magiques britanniques ; ainsi, pour éviter qu'il soupçonne quoi que ce soit, l'Auror avait opté pour une autre stratégie : elle le suivait de loin partout où il allait et vérifiait les casiers judiciaires de toutes les personnes auxquelles il avait parlé. C'était long et fastidieux, mais après tout, elle n'était pas une espionne pour se la couler douce dans son canapé !

Bon sang ! Si seulement ce sale garnement ne lui avait pas chapardé son Polynectar ! Il ne lui restait plus qu'à prier pour qu'il n'ait pas la présence d'esprit d'en informer Radziejewski…