L'Ambassadeur Maudit

2 Mission et envie de démission

"Messieurs, l'heure est grave, déclara Amélia Bones, le visage mortellement sérieux. C'est d'ailleurs pourquoi le Ministre de la Magie m'a chargée personnellement de participer à cette réunion d'urgence...

- Ghaaaah, fit Elphias Doge d'un air gâteux. Qu'est-ce qui a bien pu se passer de si grave ? Et pourquoi mon petit Dumbinouchet n'est pas présent ? Ça ne lui plaira pas si on ne l'informe pas de ce qui se passe..."

Les autres personnes présentes toussotèrent ou se raclèrent la gorge, mal à l'aise. Ce n'était un secret pour personne que, pendant une période de sa vie, Doge avait été un "plan cul" de Dumbledore, sûrement pour se remettre de sa séparation avec Gellert Grindelwald. Mais le pauvre vieillard continuait à porter un amour passionné pour son amant, bien qu'il ait été largué comme une vieille chaussette après la nuit de leur premier rencard. Et personne n'osait lui rappeler toutes les conquêtes que Dumbledore avait enchaînées juste après lui : Dippet, Spielman, Travers, Flitwick, Croupton, Shacklebolt et même cet estropié d'Alastor Maugrey (bien que d'après le directeur de Poudlard, Fol-Œil avait dévoilé une sensualité remarquable au lit).

"Une chose terrible ! s'écria un petit sous-secrétaire d'un sous-secrétariat quelconque d'un air dramatique pour répondre à l'interrogation du vieil homme politique (celui-là même qui était venu informer Fudge de la nouvelle).

- Un prisonnier s'est échappé d'Azkaban", annonça Bones pour briser le suspens.

Les vingt personnes présentes retinrent leur souffle, à part le sous-secrétaire qui s'évanouit une nouvelle fois. Une cacophonie de voix suivit les quelques secondes de silence :

"Mais c'est impossible !

- C'est du jamais vu !

- Vous êtes sûre de cette information ?

- Je n'y crois pas !

- Mais c'est la fin du monde !"

Amélia Bones soupira et leva les bras pour les faire taire. Face à elle se trouvaient plusieurs membres de son Département, celui de la Justice (comme Doge par exemple), mais également des employés du Département de contrôle et de régulation des animaux magiques (dont le plus haut placé ici était Amos Diggory). En clair, presque tous de vieux incapables qui avaient passé leur vie fermement agrippés à leurs postes respectifs, acquiesçant à toutes les inepties que sortait le Ministre de la Magie et empêchant une nouvelle génération plus dynamique et compétente d'accéder à de hautes fonctions. Et c'était avec ça qu'elle devait se débrouiller pour régler toute cette nauséabonde affaire...

"Nous devrions tout d'abord inspecter la prison et demander aux Détraqueurs, intervint Anthony Grimblehawk, un fonctionnaire du Département de régulation des animaux magiques.

- Ce serait l'idéal, acquiesça Diggory, mais malheureusement Persefson est encore à Ste Mangouste.

- Persefson ? s'étonna Smith, de la Justice magique. Le successeur de Lazarus Geist ?

- Celui-là même, confirma Diggory. Il parait qu'il souffre de troubles psychologique, il a dû être interné... c'est sûrement lié à sa magie. Tandis que Geist, quoi qu'on ait pu en penser, il faut bien admettre qu'il se montrait efficace, avec sa volonté de fer...

- Lazarus Geist a soutenu Grindelwald, Diggory, ne le défendez pas à la légère, tonna sévèrement Bones.

- Oui... certes... c'est vrai..." bafouilla le vieil homme, mal à l'aise.

La gêne s'était aussi emparée de plusieurs de ses voisins âgés : en effet, ce n'était pas du tout comme si, à l'époque de l'ascension de Grindelwald, ils avaient entrepris des négociations avec lui pour s'assurer, en cas de victoire de son camp, d'une situation sociale confortable en échange d'une collaboration active. Pas du tout.

La directrice du Département de la Justice soupira, exténuée. La discussion n'avancerait pas comme ça.

"Et donc, ce... Persefson, s'enquit-elle, quand est-ce qu'il sera de nouveau en état de travailler ?

- On n'en sait rien, haussa Diggory les épaules. Je vais aller demander à mon secrétaire si les guérisseurs ont envoyé un hibou.

- Faites vite, le pressa Bones, c'est peut-être notre seule solution de comprendre ce qui est arrivé..."

Compte tenu des faits, elle trouvait bien suspect que le prisonnier se soit échappé pile poil au moment de l'absence de Persefson ; à tous les coups, les deux événements étaient liés et les Détraqueurs n'étaient pas blancs comme neige dans l'affaire...

Après avoir appris que Persefson avait quitté l'hôpital la veille, Bones envoya un sous-fonctionnaire quelconque le rechercher à son domicile pour qu'il vienne se présenter immédiatement à son bureau.

Le sous-fonctionnaire en question, toujours le même sous-secrétaire d'un sous-secrétariat insignifiant, s'appelait Bicelmos Leprechaun et était âgé de dix-neuf ans seulement ; deux ans auparavant, il venait de finir sa scolarité à Poudlard, dans la maison de Serdaigle, et malgré son émotivité handicapante, il se montrait d'une redoutable efficacité lorsqu'il s'agissait de classer des dossiers parfaitement inintéressants. Ainsi, il se trouva quelque peu surpris mais également très honoré de se voir confier une tâche d'une telle importance (en réalité, c'était simplement parce que Bones l'avait justement sous la main et avait eu la flemme de chercher quelqu'un d'autre).

Bicelmos marcha donc fièrement vers la porte en bois terni après avoir transplané juste devant la maisonnette biscornue d'Orpheus Persefson.

Persefson, quant à lui, jouait au bridge avec Bernard, Louisette et le comte de Falkenstein, qu'il avait recueillis alors qu'ils hantaient sa rue pendant la nuit.

Louisette, une jolie blonde d'une trentaine d'années, était décédée après avoir accidentellement bu de l'eau de Javel ; le comte, lui, errait sur Terre depuis déjà presque un siècle et ne se rappelait même plus des circonstances exactes de sa mort, probablement causée par l'une de ses magouilles politiques qui aurait mal tourné.

"Échec et mat ! s'écria Bernard, le visage rayonnant (il avait pris soin de se débarbouiller de la vase et des peaux moisies grâce à la magie d'Orpheus, rendant momentanément tangibles les esprits qu'il touchait).

- Mais non, le coupa Louisette, on doit dire Uno, voyons ! Ce sont des cartes, pas des figurines !

- À quel jeu on est en train de jouer, déjà ? demanda Orpheus d'un air las.

- Ich weiß nicht", haussa les épaules le comte de Falkenstein.

Quelqu'un frappa à la porte à ce moment. Orpheus pâlit, comprenant qu'il s'agissait de la visite d'un sorcier du ministère (les fantômes ne sachant pas frapper aux portes).

"Oui, entrez, fit-il d'une voix blanche. C'est ouvert... je crois...

- Non, c'est fermé, sauf votre respect, Votre Excellence, répondit Bicelmos.

- Votre Excellence ?" s'étonna l'interpellé à mi-voix.

Il se leva et se dirigea vers la porte, devant laquelle il sortit sa baguette et la pointa sur la serrure : "Alohomora !". Rien ne se produisit.

Soupirant de lassitude, Orpheus ouvrit manuellement la porte : depuis toujours, il était incroyablement nul en magie, malgré son "don" d'interaction avec les esprits, et ce depuis l'école. Il avait été la risée de Poudlard, tout le monde le prenant pour un Cracmol... En plus, pour une raison obscure – peut-être une mauvaise blague - le Choixpeau l'avait envoyé à Serdaigle, la maison des intellos. À lui seul, il avait dû faire baisser la moyenne de la classe de moitié, et c'était sûrement à cause de lui que sa maison n'avait pas gagné une seule fois la Coupe des Quatre Maisons durant sa scolarité.

Il se retrouva nez à nez avec un petit fonctionnaire - ça se devinait au premier coup d'œil - dans un costume-cravate impeccable, les cheveux blond-roux soigneusement lissés d'un côté du crâne, les joues légèrement rougies de timidité comme s'il se trouvait face à quelqu'un d'incroyablement important. Il le salua dans une posture guindée.

"Je vous prie de m'excuser du dérangement, Votre Excellence monsieur Persefson, mais j'ai pour vous une sollicitation de la plus haute importance de la part de la directrice du Département de la Justice magique, madame Amélia Bones."

Orpheus se gratta le crâne. Il s'aperçut avec une certaine indifférence que ses cheveux avaient repris leur liberté et formaient à nouveau un amas de bouclettes désorganisées. En y songeant plus sérieusement, il se souvint également du fait qu'il ne s'était pas lavé la veille et qu'il se tenait sur le seuil de sa porte en pyjama, robe de chambre et chaussons orange fluo.

"Euh..., éluda-t-il, vous pourriez m'accorder juste quelques instants, le temps que je... que je mette quelque chose de plus... comment dire... approprié ?

- Bien sûr Votre Excellence, à vos ordres Votre Excellence !" gueula le sous-secrétaire avec un enthousiasme difficilement négligeable.

Orpheus sursauta un peu et préféra regagner sa salle de bain sans faire de commentaire, oubliant au passage d'inviter Bicelmos à entrer chez lui pour s'asseoir le temps d'attendre qu'il se soit habillé. Mais Bicelmos ne fut nullement vexé par ce manque de politesse, au contraire : il était tant obnubilé par le respect qu'il portait à "Son Excellence" qu'il ne vit, en son étourderie, qu'une marque de la supériorité de son rang social.

Une fois rasé, épouillé et vêtu de son habituel triste costume gris, Orpheus pouvait enfin paraître devant Amélia Bones et suivit le petit fonctionnaire qui était demeuré sur le seuil de sa porte pendant près d'une demi-heure tout en affichant un air mortellement révérend. Bernard, Louisette et le comte de Falkenstein, n'ayant plus de quatrième partenaire pour jouer au bridge et piqués par la curiosité, décidèrent de partir discrètement derrière lui.

"Et euh... au fait, c'est quoi votre nom ? demandait Orpheus à son voisin tandis qu'ils parcouraient l'allée dans son petit jardin.

"Bicelmos Leprechaun", se présenta l'interrogé avant de serrer de nouveau ses lèvres, concentré à exécuter des pas très réguliers.

Orpheus se gratta la tête, un peu étonné de son comportement. Bien sûr, il avait l'habitude des employés rigides et protocolaires, mais celui-ci semblait le prendre pour quelqu'un qu'il n'était pas. Il était certes plus haut placé dans la hiérarchie du ministère et sûrement bien mieux payé... mais ce n'était pas une raison pour s'adresser à lui comme s'il était le roi de Zanzibar !

Ils sortirent de son jardin et Leprechaun s'arrêta d'un geste excessivement robotique.

"Nous allons transplaner vers la cabine téléphonique la plus proche. Vous pouvez visualiser l'endroit ?"

Quelque peu confus, Orpheus bafouilla une négation alambiquée : il ne voulait pas admettre qu'il ne savait absolument pas transplaner.

"Ça ne fait rien, Votre Excellence, fit Bicelmos, étonné de le voir mal à l'aise. Veuillez agripper mon bras, je vais effectuer un transplanage d'escorte."

Les deux hommes tremblaient comme des feuilles sans même s'en apercevoir alors qu'Orpheus posait sa main sur l'épaule de Bicelmos : le sous-secrétaire était nerveux parce qu'il avait peur de faire une faute et de désartibuler "Son Excellence" tandis que Persefson se souvenait maladivement de toutes les fois où il avait vomi ses tripes après un transplanage d'escorte - autrement dit, à chaque fois.

Dans un petit "pop !", Bicelmos usa de sa magie de téléportation, sous les yeux effarés de Bernard, Louisette et du comte de Falkenstein.

Ce furent un Bicelmos et un Orpheus imprégnés de bile et de restes à moitié digérés de ragoût anglais qui se présentèrent dans le bureau d'Amélia Bones, les yeux fixement rivés sur le sol.

"Mais... qu'est-ce qui vous est arrivé ? tomba cette dernière des nues en les voyant - enfin, davantage en les flairant.

- C'est... euh... Son Excellence a eu un problème digestif", tenta d'expliquer le sous-secrétaire honteux.

Persefson, lui, se tassait sur lui-même en espérant s'enfoncer dans le parquet, fusionner avec le sol et ne plus jamais en être exhumé.

"Bon, ça ne fait rien, soupira Bones. Tergeo !" pointa-t-elle sa baguette sur les deux hommes morts de honte.

Le vomi disparut par magie et Orpheus osa enfin relever lentement les yeux pour croiser le regard sévère de la juge.

"Euh... je... merci..."

Il était minable, il le savait pertinemment. Il n'avait jamais réussi à adopter le comportement soigné et protocolaire exigé auprès des employés du ministère pour se donner une bonne image, et était conscient du mépris dissimulé qu'on lui témoignait en conséquence.

Et puis, comme si les choses ne s'arrangeaient pas, il apercevait un fantôme démembré voltiger dans le mur par dessus l'épaule de la sorcière, tout en jonglant cyniquement avec ses organes mutilés fantomatiques. Qu'est-ce que cet esprit foutait là ?

Désorientée, Amélia se retourna pour voir ce qu'il regardait, mais ne perçut rien. Perdant un peu de sa contenance à cause de son attitude étrange, elle commença :

"Si on vous a fait convoquer, monsieur Persefson, c'est parce que la situation est on ne peut plus urgente. Hum... au fait, votre séjour à l'hôpital, ça c'est bien passé ? Pas de rechute depuis ?

- Non non, merci, ça va très bien », fit Orpheus d'un air absent, toujours focalisé sur le fantôme jongleur, presque fasciné.

Ce dernier venait de lui lancer un regard moqueur et s'était mis à fourrer ses organes dans la grande plaie faite sur son ventre pour l'éventrer tout en lui tirant un lambeau de langue découpée.

« Bien, j'en suis heureuse pour vous... hum... vous... vous regardez quoi, là ?"

Persefson battit bêtement des paupières et reporta son attention sur la juge. Il ne fallait pas qu'il se laisse distraire, elle affichait un air grave : quel qu'était le sujet, cela semblait lui tenir à cœur.

"Euh... rien, juste un... un esprit... c'est un peu bizarre qu'il y en ait un dans votre bureau, surtout dans cet état, ça voudrait dire qu'il est mort quelque part dans le coin, ce type-là de fantôme ne s'éloigne généralement pas de son lieu de décès... Mais ça ne fait rien, continuez."

Bones avait ouvert ses yeux en rond : bien évidemment, elle connaissait le pouvoir magique de Persefson, qui n'apparaissait généralement qu'auprès d'une personne par génération par pays. Non, c'était cette histoire de fantôme dans son bureau qui l'intriguait... il allait falloir qu'elle enquête, si l'un de ses collègues ou prédécesseurs avait commis un meurtre au sein même du ministère... Mais ça allait devoir attendre : pour l'instant, ils avaient d'autres chats à fouetter.

"La situation est quelque peu complexe, bien que simple à résumer... En clair, la voici : un prisonnier s'est échappé d'Azkaban."

Ce fut au tour d'Orpheus d'ouvrir les yeux en grand, tandis que Bicelmos, qui avait été complètement oublié et qui se tenait debout devant la porte, s'effondrait une nouvelle fois sur le parquet (il n'arrivait vraiment pas à s'y faire).

"C'est... c'est pour le moins inhabituel, j'en conviens, déclara Orpheus après quelques secondes d'un silence pesant. Et donc... euh... j'imagine que je suis chargé d'en discuter avec les Détraqueurs ?

- Vous avez deviné le fond de ma pensée, acquiesça Bones.

- Eh bien... je m'en vais de ce pas... avec joie... plus vite je m'y mettrai, plus vite j'en aurai fini, comme on dit... hé hé..."

Le désespoir était très nettement lisible dans ses yeux sombres larmoyants. Bones comprenait à présent ce que Diggory avait voulu dire par "troubles psychologiques" : ce type était complètement dépressif.

"Écoutez, fit-elle d'une voix adoucie, on vous demande simplement de les questionner un peu, vous ne resterez plus des journées entières en leur compagnie comme ça a pu être le cas par le passé... Je comprends que leur présence peut avoir des effets un peu négatifs sur le moral, à la longue...

- Un peu négatifs ? Vous en avez de bonnes, vous, la coupa un Persefson presque en train de pleurer. Vous avez bien de la chance de ne pas les entendre se plaindre à longueur de journée... Et puis s'il n'y avait que ça... Ils vous sortent des phrases plus déprimantes les unes que les autres, du style "pour chaque rire, il faut payer par une pluie de larmes" ou "on ne vit pas par amour de la vie, mais par peur de la mort"... Et puis ils se mettent parfois en cercle et lisent du Edgar Allan Poe, du Baudelaire, des tragédies de Shakespeare... Même mon Patronus a fini dépressif et ne veut plus se montrer !

- Oui, je me doute que c'est très éprouvant pour vous, Persefson... mais comprenez, c'est le seul moyen qu'on a pour découvrir ce qui s'est passé ! Les sorciers chargés de la maintenance ont déjà inspecté le bâtiment, il semblerait qu'il n'y ait aucune faille de sécurité de ce point de vue là. En revanche, vous êtes la seule personne à pouvoir interroger les gardes d'Azkaban !"

Orpheus renifla avec emphase, certes convaincu d'un point de vue argumentatif, mais toujours réticent. Les Détraqueurs étaient la principale raison pour laquelle il occupait un poste au ministère de la magie : en effet, puisqu'il était le seul à entendre leurs voix et à communiquer naturellement dans leur langue, il était généralement chargé de leur transmettre les ordres (bien qu'il ait enseigné la compréhension de l'anglais à une dizaine d'entre eux, de sorte à ce qu'ils puissent obéir à quelqu'un d'autre que lui si la situation l'exigeait).

Cependant, au cours des derniers mois, il avait passé beaucoup trop de temps en leur compagnie : suite à l'incident de cas de pétrification répétés à Poudlard, le ministère avait décidé de rejeter la faute sur le garde-chasse Rubeus Hagrid pour étouffer et minimiser l'affaire. Hagrid était bien évidemment innocent, mais ça n'avait empêché personne pour le fourrer sans remords dans une cellule à Azkaban. Mais Persefson, qui avait déjà connu le brave demi-géant lors de sa scolarité, n'avait pas voulu le laisser en proie aux Détraqueurs, qui se montraient toujours particulièrement cruels lorsqu'on mettait à leur portée un prisonnier nouveau ; ainsi, il avait usé de tout son talent de diplomate auprès des créatures ténébreuses pour qu'elles le laissent le plus tranquille possible. En échange de quoi les Détraqueurs avaient exigé qu'il passe davantage de temps avec eux, soi-disant parce qu'ils s'ennuyaient et qu'il les privait d'une belle source de divertissement.

Déjà suicidaire auparavant, sa situation s'était aggravée après cela et c'était ainsi qu'il avait fini par se retrouver interné aux soins psychiatriques.

D'un autre côté… si ce criminel en fuite continuait à tuer par sa faute, par manque de courage de sa part, il savait qu'il ne se le pardonnerait jamais… La tâche qu'on exigeait de lui n'était pas aussi éprouvante que ce qu'il avait vécu ces derniers mois. Il devait le faire. C'était son job, il était payé pour ça.

"Bien, hocha-t-il résolument la tête, je le ferai. Mais j'exige une prime de risques sur mon salaire !"

Un peu surprise, Bones émit un léger rire :

"Je ne vous voyais pas comme ça... mais très bien, c'est entendu ; après tout, j'estime aussi que vous le méritez. Je ferai parvenir votre demande au ministre de la magie."

Du fait de son poste un peu spécial, Persefson n'était inclus dans aucun Département particulier, et se trouvait donc sous la responsabilité directe de Cornélius Fudge en personne.

"Très bien, merci. Je ferai de mon mieux."

Après tout, c'était son travail. La prime qu'il demandait représentait pour lui davantage une valeur symbolique que financière : puisque l'argent permettait de tout évaluer en ce bas monde, il tenait à ce que sa tâche, qui lui demanderait beaucoup d'efforts psychologiques à fournir, soit valorisée du mieux possible.

"Oh... euh... et est-ce qu'il peut m'accompagner ? ajouta-t-il en désignant le corps encore inconscient de Bicelmos alors qu'il s'apprêtait à franchir le seuil de la porte.

- Hum... oui, bien sûr. Faites comme vous le sentez." répondit Bones en levant à peine le nez du dossier qu'elle venait d'ouvrir sur son bureau.

Les deux hommes marchaient dans un couloir tortueux du ministère. Ils ne disaient rien. Le plus jeune finit par briser le silence établi :

"Pourquoi avoir souhaité ma présence, Votre Excellence ? interrogea-t-il avec une nuance d'hésitation dans la voix.

- J'en sais trop rien, rétorqua l'autre. Je me suis dit que ce serait plus simple, à deux... et puis mon sortilège du Patronus est un peu rouillé..."

Le Patronus Corporel était à peu près le seul sort complexe qu'Orpheus avait réussi à apprendre, au bout de longs efforts laborieux ; c'était une nécessité pour son travail. Malheureusement, suite à son contact trop prolongé avec les Détraqueurs, son animal-bouclier magique avait fini par atteindre le même état d'esprit que le sorcier qui le produisait, à savoir noyé dans le désespoir. Lorsqu'il daignait apparaître, il allait obstinément se réfugier dans un coin pour bouder.

"Et aussi... je voulais vous poser une question, Lerpechaun : pourquoi vous n'arrêtez pas de m'appeler "Votre Excellence" ?"

Leprechaun se stoppa net, le visage blanc comme un linge et humide comme une éponge de mer. Il ouvrit la bouche d'où sortit un bégayement inintelligible.

"Quoi ?! Vous pouvez parler normalement, vous savez, je ne mords pas !"

Le sous-secrétaire commençait à être agité de spasmes incontrôlables, la respiration coupée, et semblait à deux doigts

de faire une convulsion épileptique. Inquiet, Persefson s'approcha de lui et lui posa fermement la main sur l'épaule.

"Calmez-vous, par Merlin !" furent les seuls mots qu'il trouva à lui dire pour le tranquilliser.

Mais cela eut visiblement de l'effet, car Bicelmos finit par reprendre un souffle normal et quelques couleurs au visage.

"Eh bien, comme j'essayais de vous le dire, expliqua-t-il, vous êtes une sorte d'ambassadeur entre les vivants et les morts, donc j'ai décidé d'opter pour la formule d'usage protocolaire servant à s'adresser aux ambassadeurs. Mais si cela vous déplaît, je peux changer."

Orpheus le fixa un moment avec des yeux ronds, avant finalement d'éclater d'un rire franc qu'il n'avait pas connu depuis longtemps.

"C'est... haha ! C'est bien la première fois qu'on me sort une ineptie pareille !"

Presque plié en deux, il ne voulait pas s'arrêter, s'apercevant que rire lui faisait du bien, le calmait intérieurement.

C'était la première fois depuis longtemps qu'il se sentait aussi détendu, aussi insouciant… Puis il finit par se souvenir de l'une des phrases fétiches des Détraqueurs - "dans la vie, chaque rire se paye par une pluie de larmes amères" - et reprit son air taciturne et désabusé habituel.

Leprechaun assista à cette scène quelque peu étrange en affichant une mine déconfite.

"Je... je tiens à vous présenter mes plus respectueuses et sincères excuses si je vous ai vexé, Votre Exc... euh, monsieur ! s'inclina-t-il presque jusqu'au sol.

- Non non, ne t'en fais pas...". Le regard d'Orpheus s'était assombri de mélancolie. "Allons donc dans la salle aux Portoloins."

Il reprit sa marche, suivi de près par un Bicelmus complètement déstabilisé.

"Un Portoloin pour Azkaban", ordonna Persefson d'emblée lorsqu'ils furent parvenus à destination.

Une vieille secrétaire au visage désagréable infesté de verrues fouilla pendant un instant avant de sortir l'objet demandé.

"Veuillez présenter vos baguettes pour le contrôle d'identité, s'il vous plait", croassa-t-elle d'un air grincheux.

Les deux hommes s'exécutèrent. Elle vérifia l'authenticité de leurs baguettes magiques, puis hocha la tête et leur tendit un Rubik's Cube auquel il manquait plusieurs facettes colorées.

"Bon voyage, messieurs", les salua-t-elle mornement tandis qu'ils fermaient leur poing sur l'objet.

Dans un "pop !" magique, ils disparurent.